Politiques

le plan de Jean-Luc Mélenchon pour capter le “vote utile” à gauche


Il entrevoyait en décembre un “trou de souris” pour se hisser en finale de l’élection présidentielle, avant de s’imaginer, mi-janvier, en “tortue électorale, sagace”. “Rien ne sert de courir, il faut partir à point”, prophétisait-il devant les siens à trois mois du scrutin, reprenant la morale de la célèbre fable de La Fontaine. Qu’importent les métaphores animalières : à trois semaines du premier tour, Jean-Luc Mélenchon bénéficie de sondages favorables depuis un mois et demi. Le candidat de La France insoumise, qui organise dimanche 20 mars sa “marche pour la VIe République” à Paris, croit désormais dur comme fer à une qualification au second tour de sa troisième et (sans doute) dernière aventure présidentielle.

L’ambition était déjà là en 2017, lorsqu’il avait échoué aux portes du second tour. “A 600 000 voix près”, maugréait le député des Bouches-du-Rhône après une très bonne dynamique dans les dernières semaines de campagne. “Est-ce que le scénario va se reproduire ? A l’époque, se souvient le politologue Rémi Lefebvre, il avait percé dans l’opinion publique grâce aux débats télévisés. Ensuite, il avait décollé de deux manières : en siphonnant le vote socialiste et en allant chercher des électeurs éloignés de la politique.” Cinq ans plus tard, les Insoumis visent le même objectif.

La donne est toutefois légèrement différente. D’abord, il n’y aura pas de débat télévisé entre les candidats d’ici au 10 avril. Ensuite, des communistes aux sociaux-démocrates, la gauche est encore plus fragmentée en 2022. S’il n’avait face à lui qu’un socialiste et deux représentants de l’extrême gauche en 2017, Jean-Luc Mélenchon doit cette fois distancer largement cinq concurrents pour réussir son pari. Il doit composer avec la présence du communiste Fabien Roussel. “Sur 100 électeurs de Jean-Luc Mélenchon en 2017, 10% votent pour Fabien Roussel, ce qui n’est pas négligeable”, expliquait Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut Ipsos, samedi 12 mars sur franceinfo.

Mais la volonté de l’emporter reste intacte, omniprésente, féroce. L’argument est déployé sans relâche par tous les Insoumis, des cadres aux militants : le bulletin Mélenchon serait le seul capable d’envoyer la gauche au second tour. Un avis partagé au-delà des cercles mélenchonistes : “Aujourd’hui, il est évident que le vote utile à gauche, c’est le vote Mélenchon”, a ainsi lancé Ségolène Royal en février. “On n’aime pas l’expression car ça sous-entend qu’il y a des votes inutiles”, corrige Alexis Corbière, député LFI de Seine-Saint-Denis. “On préfère le vote efficace.”

Qu’ils le qualifient d’“utile” ou d’“efficace”, les dirigeants de La France insoumise se félicitent d’avoir imposé le débat sur l’intérêt du vote Mélenchon pour emmener la gauche jusqu’au 24 avril. “On est entrés dans le storytelling du second tour, ce n’était pas gagné”, souffle la députée Clémentine Autain.

“Il fallait réveiller le peuple de gauche en lui disant qu’un deuxième tour entre Macron et Mélenchon, ce n’est pas la même ambiance dans le pays.”

Clémentine Autain, députée LFI

à franceinfo

Au coude-à-coude pour être le troisième homme dans les sondages, Jean-Luc Mélenchon ne regarde plus qu’en haut. Depuis fin février, l’hypothèse d’un duel face à Emmanuel Macron émerge régulièrement dans les enquêtes d’opinion. Même si cet éventuel affrontement tourne systématiquement à l’avantage du président sortant, la perspective de ne pas remiser affiches et drapeaux au placard le soir du 10 avril réjouit les cadres du mouvement. Ceux-ci ne visent plus qu’Emmanuel Macron et l’extrême droite dans leurs interventions. “Nous sommes focalisés là-dessus”, insiste Aurélie Trouvé, président du Parlement de l’Union populaire, qui regroupe 300 représentants de la société civile investis derrière le programme de Jean-Luc Mélenchon.

Le temps des invectives avec le reste de la gauche serait donc révolu, même si les camps de Yannick Jadot et Anne Hidalgo ne cessent de pointer les déclarations présentes et passées de Jean-Luc Mélenchon sur Vladimir Poutine, à l’heure où la guerre en Ukraine perturbe la campagne. Pour l’instant, “ni lui ni Marine Le Pen ne pâtissent du regard porté sur Vladimir Poutine dans l’opinion, contrairement à Eric Zemmour”, observe Jean-Daniel Lévy, directeur délégué de l’institut Harris Interactive.

“En 2017, on parlait beaucoup des rapports de Jean-Luc Mélenchon avec le Venezuela, mais cela n’a pas eu d’incidence forte sur la manière dont il pouvait être jugé.”

Jean-Daniel Lévy, de l’institut Harris Interactive

à franceinfo

Malgré les critiques qui redoublent d’intensité, Jean-Luc Mélenchon continue de profiter d’une bonne dynamique dans les sondages. “L’électorat de gauche considère que la politique internationale n’est pas un critère de jugement essentiel et que la question sociale est plus importante”, analyse Rémi Lefebvre, auteur de Faut-il désespérer de la gauche ? (éditions Textuel). Les Insoumis l’ont bien compris : en réunion publique, devant les caméras ou sur les réseaux sociaux, ils insistent sur l’opposition entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron sur la réforme des retraites, sujet social par excellence.

Mais le tribun et ses soutiens ne s’adressent pas qu’aux électeurs tentés par Fabien Roussel, Yannick Jadot ou Anne Hidalgo. Pour passer le premier tour, “Jean-Luc Mélenchon a absolument besoin des abstentionnistes”, souligne Manuel Cervera-Marzal, auteur d’une Sociologie de La France insoumise (éditions La Découverte). Ils se trouvent majoritairement dans les classes populaires, car il a bénéficié d’un vote de classe en 2017.” Il y a cinq ans, 24% des ouvriers et 31% des chômeurs avaient voté pour lui, contre 19% de l’ensemble de la population.

C’est là que Jean-Luc Mélenchon rencontre un problème de taille : toutes les enquêtes d’opinion prévoient une forte démobilisation pour l’élection présidentielle. “On se dirige vers un record d’abstention, alerte le sondeur Jean-Daniel Lévy. Or, “plus l’abstention sera haute, plus cela lui sera défavorable”, anticipe Manuel Cervera-Marzal. La France insoumise le sait. “L’abstention est le pire qui puisse nous arriver. Plus ça vote, plus nous sommes forts”, disait le candidat au lancement de sa campagne.

Il lui reste donc trois semaines pour remobiliser le tiers d’électeurs qui, selon une récente enquête d’OpinionWay, se désintéressent du scrutin. “Aujourd’hui, les sondages établissent la participation à environ 66% des inscrits. On a dix points de participation à bouger”, calcule le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard. Derrière lui, la machine LFI quadrille la France, multipliant les rencontres de terrain. Chaque semaine, 400 opérations de porte-à-porte sont revendiquées et “25 à 30 meetings, hors ceux du candidat, sont organisés dans tout le pays”, s’enorgueillit Alexis Corbière.

Pour alimenter la machine militante, La France insoumise mise cette année sur l’Action populaire, son outil numérique de gestion de la mobilisation crée en avril 2021. A chaque tractage, chaque réunion publique, le même message est répété. “Faites en sorte que les gens votent !” implorait ainsi David Guiraud, porte-parole du mouvement, à la petite centaine de personnes entassées dans une salle de Malakoff, ville limitrophe dirigée par les communistes près de Paris, mardi soir.

Cette mobilisation sera-t-elle suffisante dans les urnes, le 10 avril ? “L’idée qu’une candidature à 19%, 20% puisse se qualifier au second tour est maintenant crédible”, veut croire Manuel Bompard. Il calcule&nbsp: “On est aujourd’hui à 12%, 13% dans les sondages. Si vous allez chercher trois points du côté du reste de la gauche et trois points du côté de ceux qui n’avaient pas prévu d’aller voter, ça commence à prendre forme.”

Cependant, “même si le seuil de qualification pour le second tour est pour l’instant plus bas qu’en 2017 (il était de 21,3%), est-ce que la montée actuelle de Jean-Luc Mélenchon ne va pas provoquer un effet inversé de vote utile à l’extrême droite ?” se demande le politologue Rémi Lefebvre.

A y regarder de plus près, l’écart se creuse à l’extrême droite dans les récentes enquêtes d’opinion : si Eric Zemmour enregistre un tassement de ses intentions de vote, Marine Le Pen ne faiblit pas. Cela complique mathématiquement la tâche d’un Jean-Luc Mélenchon qui assure “bien sentir” cette élection présidentielle, comme il le confiait dimanche dernier au JDD. Sûre de ses forces, certaine de dépasser tous les lièvres sitôt le printemps venu, la “tortue sagace” a-t-elle démarré sa course assez tôt pour les coiffer au poteau ?




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