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GRAND ENTRETIEN. Que révèlent les affaires Nicolas Hulot et Patrick Poivre d’Arvor des mécanismes des violences sexuelles ?


Elles s’appellent Sylvia, Claire ou encore Cécile. Dans un numéro d'”Envoyé spécial”, diffusé jeudi 25 novembre, elles ont accusé Nicolas Hulot d’agressions sexuelles ou pointé “un dysfonctionnement dans ses rapports aux femmes”. Bien que les faits semblent prescrits, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour “viol” et “agression sexuelle”.

Face à ces témoignages, l’ancien ministre de la Transition écologique a qualifié ces affirmations de “mensongères”. Une ligne de défense qui rappelle celle d’un autre homme très médiatique : Patrick Poivre d’Arvor. Depuis plusieurs mois, des femmes accusent l’ex-présentateur du “20 heures” d’agressions sexuelles et de viols, évoquant un “schéma de domination”. Après le classement sans suite en juin de l’enquête pour “viols, agression sexuelle et harcèlement sexuel” visant le journaliste, l’écrivaine Florence Porcel a déposé jeudi une nouvelle plainte avec constitution de partie civile, entraînant automatiquement l’ouverture d’une information judiciaire.

Franceinfo s’est entretenu avec Alice Debauche, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Strasbourg. Spécialiste des questions de violences sexuelles, elle est également coresponsable de l’enquête “Violences et rapports de genre”.

Franceinfo : Peut-on observer des similitudes entre les affaires Nicolas Hulot et PPDA ?

Alice Debauche : Ce qui me semble similaire à l’écoute des témoignages relatifs à ces deux affaires, c’est le contexte. On est dans un cadre public de relations de travail. Par définition, on n’est pas dans un cadre de séduction. Les femmes ne s’attendent donc pas du tout à se retrouver dans cette situation, elles sont surprises, sidérées. C’est un mécanisme extrêmement fréquent, y compris dans les violences sexuelles intrafamiliales.

“Certains hommes, qui sont en position de pouvoir, que ce soit dans le cadre familial ou dans le cadre professionnel, font déborder ce qu’ils se représentent être lié à leur pouvoir sur des questions de sexualité.”

Alice Debauche

à franceinfo

Ils estiment donc que leur pouvoir leur donne des droits sexuels sur les femmes de leur entourage.

En marge des affaires PPDA ou Nicolas Hulot, il a parfois été dit que “tout le monde savait” dans les milieux où gravitent ces personnalités. Comment expliquer qu’il semble régner une forme d’omerta dans ces sphères ?

A mon sens, la thématique du silence est propre à l’ensemble des affaires de violences sexuelles. En particulier quand les agresseurs sont identifiables et nommables par leurs victimes. La seule chose qu’il leur reste pour se protéger, c’est de garantir le silence, notamment celui des victimes, en leur faisant percevoir les risques qu’elles encourent à parler. Les victimes intègrent bien vite qu’elles ont vraisemblablement davantage à perdre à parler qu’à se taire.

Les agresseurs assurent aussi le silence autour d’eux. Celui des collègues ou des autres membres de la famille, selon les contextes, qui peuvent se poser des questions… Le silence de l’entourage est lié à la position de pouvoir des agresseurs. Cet entourage est d’une certaine façon dépendant du statut de l’agresseur. Ces personnes savent qu’elles risquent d’être éclaboussées, mises en cause, si jamais cela se sait. 

“Pour tout le monde, il apparaît que le prix à payer à parler est plus lourd que de maintenir le silence.”

Alice Debauche

à franceinfo

Une fois pris dans ce système de silence mis en place par l’agresseur, il est très difficile d’en sortir, que ce soit pour les victimes ou pour l’entourage. Si on parle, on risque de se voir reprocher de ne pas l’avoir fait plus tôt. 

Les affaires de violences sexuelles éclatent souvent après la prescription des faits. Outre le “système de silence” que vous avez décrit, d’autres raisons peuvent-elles expliquer pourquoi les victimes ont besoin de temps pour s’exprimer ?

Les représentations sociales autour de la sexualité, du pouvoir, de la masculinité et de la féminité ont tendance à responsabiliser les victimes. Les femmes l’ont complètement intégré. Elles anticipent que si elles parlent, on va leur reprocher leur comportement. Si elles ne parlent pas tout de suite, on pointera qu’elles ont certainement quelque chose à se reprocher. 

A mon sens, ce sont les explications en termes sociologiques. D’autres approches vont mettre en avant des explications liées au fonctionnement cognitif et psychique en termes de sidération : le fait de se dissocier, de ne pas réaliser ce qui est arrivé… C’est donc un ensemble de mécanismes qui explique pourquoi les femmes ne parlent pas tout de suite.

Face aux accusations, PPDA et Nicolas Hulot ont respectivement dénoncé une “affabulation” et des affirmations “mensongères”. Comment analyser cette stratégie de défense ? 

C’est l’exacte symétrie du mécanisme qu’on observe chez les victimes. Les mis en cause sont pleinement conscients des représentations sociales qui responsabilisent les victimes. Ils ont donc tout intérêt à jouer dessus. A partir du moment où le viol ou l’agression s’est produit, on va construire un ensemble de doutes sur la réalité du viol ou sur la réalité de l’absence de consentement.

Derrière la mise en cause d’“affabulations” ou de “mensonges”, on envoie un message qui dit que si ces femmes formulent des accusations, c’est pour se mettre en avant, pour qu’on parle d’elles. C’est une rhétorique extrêmement classique, qu’on retrouve de manière très ancienne dans les sources sur les violences sexuelles, et qui fonctionne encore mieux quand les hommes sont en position de pouvoir.

La rhétorique des mis en cause apparaît également reposer sur un renversement de la position de victime. Nicolas Hulot a par exemple estimé être condamné à une “mort sociale”. Est-ce une posture fréquente dans ces affaires ? 

C’est, d’une certaine manière, la seule position tenable. Soit on responsabilise les victimes et c’est donc la personne visée par les accusations qui devient victime, soit on nie la réalité des violences et on en revient à la question des “affabulations” et des “accusations mensongères”. Les mis en cause ont donc deux stratégies, le déni et la responsabilisation, et ils jouent sur les deux tableaux. 

Par ailleurs, c’est assez intéressant de voir cette inversion de la position de victime. Jusque dans les années 1970-1980, la “mort sociale”, c’est ce qui attendait les victimes de viol. Celles qui parlaient publiquement étaient stigmatisées, mises au ban de la société. Aujourd’hui, si on regarde en termes statistiques, ce sont encore les victimes qui payent les conséquences d’une sortie du silence. Mais peut-être assistons-nous au début d’un renversement où les agresseurs auraient plus à payer à la sortie du silence de leurs victimes que l’inverse. C’est d’ailleurs ce que les associations féministes attendent depuis des années, ainsi que l’illustre le slogan “La honte doit changer de camp”.

Nicolas Hulot a ironisé sur son physique “très ingrat”, ajoutant “que donc seule la contrainte [lui] permet de vivre des histoires d’amour”. Ses propos suggèrent l’existence d’un lien entre l’apparence et les mécaniques de violences sexuelles, voire un “profil” du violeur ou de l’agresseur. Qu’en est-il vraiment ?

Les chercheurs sont globalement unanimes pour dire qu’il n’y a pas de profil du violeur ou de l’agresseur. Du côté des travaux de psychologie et de psychiatrie, il y a une très grande diversité de profils psychologiques et de profils sociaux. 

“Ce que suggèrent [les propos de Nicolas Hulot], c’est que les viols et les agressions sexuelles auraient à voir avec la sexualité et d’hypothétiques pulsions ou besoins sexuels masculins. C’est un moyen de déresponsabiliser, d’une certaine manière, les agresseurs, qui est extrêmement problématique.”

Alice Debauche

à franceinfo

De fait, il existe deux espaces complètement différents. Il y a les relations sexuelles consenties et la séduction. Et puis, en matière de violences sexuelles, il y a l’imposition d’un pouvoir patriarcal, d’une domination sur les femmes qui ferait que [les hommes] auraient le droit d’agresser ou de violer impunément.

Les hommes mis en cause fustigent aussi régulièrement l’utilisation des médias comme canal de la parole des victimes. Mais la médiatisation de telles affaires n’est-elle pas nécessaire pour lutter contre ces violences et permettre à d’autres victimes de prendre à leur tour la parole ?

A chaque fois que des affaires sont médiatisées, on observe effectivement une augmentation des témoignages, des prises de parole et, dans une certaine mesure, mais de manière moins systématique, des dépôts de plaintes. Le fait de voir quelqu’un prendre la parole publiquement sur ces questions donne une forme de permission aux autres victimes de s’exprimer. Un sentiment d’autorisation à prendre la parole.

C’est exactement ce qu’il s’est passé avec le mouvement #MeToo. On retrouve aussi le même mécanisme au cours des années 1990, lorsque de rares émissions de télévision étaient consacrées aux violences sexuelles. Dans mes recherches, je me suis appuyée sur les archives du numéro d’écoute SOS Viols Femmes Informations*. On observe ainsi, dans les années 1990 et 2000, des pics d’appels à chaque fois qu’une émission de prime time, diffusée sur une grande chaîne, évoque ces questions.

Si les victimes s’expriment dans l’espace médiatique, n’est-ce pas aussi parce que la prise en charge judiciaire de ces affaires n’est pas assez adaptée ?

Le premier niveau qui joue à plein, que ce soit dans les affaires PPDA et Nicolas Hulot ou plus généralement, c’est la question de la prescription. Lorsque les faits sont prescrits**, si une victime veut se faire entendre, il ne reste pas beaucoup d’autres espaces que l’arène médiatique. L’un des déclencheurs d’une prise de parole, même si les faits sont prescrits, c’est bien souvent la peur qu’il y ait d’autres victimes.

“Il y a donc une dimension de protection d’éventuelles autres victimes qui ne peut pas être uniquement laissée à l’espace judiciaire parce que, bien souvent, il y a cette question de la prescription.”

Alice Debauche

franceinfo

Mais, même sans la problématique de la prescription, il y a un ensemble de représentations du travail de la justice  – pas toutes fausses – qui font que les victimes ont tendance à se dire que porter plainte ne sera pas utile, qu’elles ne vont pas être crues, voire que cela va se retourner contre elles. 

Quatre ans après le lancement du mouvement #MeToo, la parole des victimes est-elle globalement mieux entendue et reçue au sein de la société ?

Sur les affaires PPDA et Nicolas Hulot, on manque encore de recul. Toutefois, on assiste à des mécanismes de lâchage politique qui laisseraient penser qu’il serait devenu un peu plus coûteux pour les entourages de continuer à défendre des agresseurs que de prendre ses distances. 

Dans les minutes qui avaient suivi l’affaire Dominique Strauss-Kahn [accusé de viol en 2011 par Nafissatou Diallo, alors employée d’un hôtel Sofitel à New York], la classe politique s’était pressée pour le défendre. Là, ce n’est pas ce qu’on observe. C’est un indice qui laisse à penser que la parole des victimes est effectivement aujourd’hui mieux entendue et mieux reçue.

Il faut aussi souligner la qualité du travail journalistique qui a été réalisé [dans l’affaire Nicolas Hulot par “Envoyé spécial” et dans l’affaire PPDA par Libération et Le Monde]. Le fait de donner la parole à plusieurs victimes leur donne un grand crédit. 


* Cette ligne d’écoute gratuite et anonyme, gérée par le Collectif féministe contre le viol, est joignable du lundi au vendredi, de 10 heures à 19 heures, au 0 800 05 95 95.
** Le délai de prescription est de vingt ans en cas de viol sur une personne majeure et de trente ans à partir de la majorité de la victime pour un viol sur mineur. Pour les agressions sexuelles, le délai est de six ans si les faits ont été commis sur une personne majeure, de vingt ans après la majorité de la victime pour des faits commis sur un mineur âgé de moins de 15 ans, et de dix ans après la majorité de la victime pour des faits commis sur un mineur entre 15 et 18 ans.




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