Santé

Quels apports nutritionnels avec le réchauffement climatique ? par le Dr Cocaul


Pour les 20 ans de Futura, la rédaction donne la parole à nos experts et parrains. Aujourd’hui, le docteur Cocaul nous explique comment compenser nos apports nutritionnels dans le contexte du réchauffement climatique. Le scientifique et nutritionniste nous livre ses réflexions et ses conseils : « La pandémie actuelle et la proximité d’élections importantes incitent le nutritionniste que je suis à remettre en perspective des enjeux qui me paraissent essentiels et ne peuvent être ni ignorés ni reportés. »

L’inertie générale actuelle nous conduit vers une catastrophe sanitaire et bien évidemment écologique. Le développement de maladies sociétales interpelle. Notre société génère de nouvelles pathologies ou en amplifie. Nous ne pouvons continuer à nous alimenter comme nous le faisons.

Pourquoi devons-nous changer de dogme alimentaire ?

L’obésité, la sous-alimentation et le changement climatique sont les trois facettes d’une même menace pour l’humanité : une « syndémie mondiale » qu’il faut combattre globalement. La revue médicale The Lancet s’en est fait l’écho en développant le concept de One Health, « une seule santé ». La disparition de la faune, le réchauffement climatique, l’obésité et la malnutrition… tout est interconnecté. On ne peut parler de l’un sans prendre en considération les autres problèmes.

Les moteurs communs de ces trois maux sont de puissants intérêts commerciaux, une réponse politique insuffisante et inadaptée et un manque de mobilisation de la société civile trop axée sur la croissance économique immédiate. Un constat préalable : on estime que d’ici 2050, la demande globale d’aliments et d’aliments pour animaux augmentera respectivement de 50 et 70 %.

Autre constat : le nombre de personnes obèses a plus que doublé dans 73 pays depuis 1980 et continue de progresser dans les autres nations, entraînant un fort accroissement de maladies lié au surpoids. L’excès de poids corporel toucherait 2 milliards de personnes dans le monde, causant 4 millions de décès, pour un coût annuel de 2 milliards de dollars US, soit 2,8 % du PIB mondial.

La déforestation, la disparition des espèces, la pollution et le changement climatique progressent de façon concomitante. Les conséquences seront particulièrement dramatiques pour les pays les plus pauvres et pour les populations les plus démunies.

Les phénomènes climatiques extrêmes pourraient à la fois priver certaines populations de nourriture et faire monter le prix des fruits et légumes. Cela augmentera la consommation d’aliments industriels ultra-transformés avec pour corollaire l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Cela déstabilisera l’équilibre naturel de la Planète en contribuant largement au réchauffement climatique.

Nous ne pouvons plus faire comme si nous ne savions pas, désormais nous savons que notre mode alimentaire influe directement sur notre Planète et donc sur la survie du vivant. Il nous faut donc changer urgemment de paradigme alimentaire et stopper notre procrastination coupable. Nous sommes tous coupables. La réponse n’est pas seulement politique, elle est sociétale.

Quelle société, voulons-nous pour nous et nos descendants ?

Quelles sont les conséquences du réchauffement climatique au niveau alimentaire ?

L’instabilité climatique est un facteur majeur de l’augmentation de la faim dans le monde et est l’une des principales causes des graves crises alimentaires d’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Les niveaux de vulnérabilité alimentaire des populations augmentent sensiblement. Aujourd’hui plus de 690 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim pour diverses raisons et le changement climatique est l’une d’entre elles. Si rien n’est fait, 600 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de la faim d’ici à 2080 à cause du changement climatique. 183 millions de personnes sont en stress alimentaire car souffrant d’une grave insécurité alimentaire.

La tension sur l’eau devient intenable. Les sécheresses s’accentuant, les cultivateurs réclament plus de retenues d’eau, quitte à en construire illégalement. Notre mode alimentaire actuelle exerce une pression supplémentaire sur les nappes phréatiques et les cours d’eau. Il faut trouver des solutions combinant des effets bénéfiques pour la biodiversité et l’atténuation du changement climatique. Les géants de l’agro-alimentaire sont en train de s’approprier les nappes souterraines, ce qui va accroître les tensions politiques internationales dans ce domaine dans les prochaines décennies, contribuant à fragiliser encore plus des populations précaires. 

Quels sont les moyens nutritionnels de lutte contre le réchauffement climatique ?

Pour surprenant que cela paraisse, lutter contre l’obésité est un moyen de lutter contre le réchauffement climatique. Selon les auteurs d’une étude parue dans la Revue Obesity en 2019, l’augmentation du poids moyen des êtres humains (650 millions de personnes sont obèses, selon l’ONU) et l’accroissement de la population (nous serons près de 10 milliards en 2050) provoquent une nette augmentation des gaz à effet de serre.

Changer de mode alimentaire est peut-être plus complexe que ce qu’il paraît. Les proportions respectives de protéines animales et végétales dans l’alimentation des Français se situent autour de 60 /40 alors que les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) sont de 50/50. Même s’il est évident qu’il faut réduire notre part de protéines animales trop polluantes et nocives pour notre santé quand ces dernières sont consommées en excès, la bascule vers les protéines végétales n’est pas forcément plus vertueuse au niveau écologique si on prend l’exemple de la déforestation amazonienne afin de libérer des espaces pour la production de tourteaux de soja.

En tout cas, il faut manger local et faire autant que possible la chasse au transport aérien des denrées alimentaires que l’on peut trouver près de chez soi.

Un signe inquiétant pour le futur de l’Humanité est que l’on assiste à une progression constante de la consommation de viande dans le monde. Car toutes les populations de pays émergents signifient leur changement de grade social en se mettant à consommer ce qu’elles ne pouvaient se voir proposer antérieurement : des aliments carnés et de plus en plus transformés ou ultra-transformés.

Par quel biais le poids intervient-il dans la production de gaz à effet de serre ?

Le métabolisme des personnes obèses produit plus de CO2 : 81 kg de CO2 de plus chaque année, la surconsommation d’aliments et de boissons et des modes de transports respectivement 593 kg et 476 kg de CO2 supplémentaires par an.

 

Les personnes en situation d’obésité ont besoin de plus d’aliments pour se sustenter, sans oublier que leur transport nécessite plus d’énergie et donc une consommation accrue de combustibles fossiles. Traiter l’obésité peut, en plus, d’apporter des effets bénéfiques sur la morbidité, la mortalité et les coûts des soins de santé, avoir un effet positif sur l’environnement

Quelles pistes proposer ?

  • Alors qu’il existe des opportunités de changer de paradigme alimentaire, il m’a paru édifiant que, durant les confinements successifs, aucune campagne télévisée n’ait évoqué la prévention en luttant contre la sédentarité et la prise de poids de nos concitoyens. On aurait pu proposer des alternatives aux plats préparés, en sollicitant les consommateurs à manger local, à préparer des plats peu onéreux et équilibrés en protéines, en vantant par exemple les protéines végétales moins coûteuses que les protéines animales auprès de populations en situation de précarité économique comme les étudiants, les chômeurs, les migrants nouvellement installés en France, les personnes âgées…

C’était une occasion unique de promouvoir un nouveau mode de consommation mais le ministère de la Santé ou un organisme comme Santé publique France ne s’est focalisé que sur la Covid-19 en générant un climat particulièrement anxiogène donc source de craquage alimentaire. La preuve, les Français ont pris en moyenne 2,5 kilos lors du premier confinement. 

  • Il convient de s’orienter vers une combinaison de politiques de santé publique (promotion des régimes alimentaires sains et de l’activité physique) et des politiques budgétaires et fiscales (financement de modes de production durables, taxes pour faire baisser la consommation de viande rouge ou favoriser le transport non-motorisé, etc.).
  • Il faut que nos cultures soient plus adaptées aux saisons et à nos sols. Il faut laisser également la terre se reposer en la laissant en jachère. Nous épuisons nos sols et notre eau. 
  • Les protéines d’origine animale sont présentes dans les viandes, les poissons et fruits de mer, les œufs et les produits laitiers. Elles apportent, en proportions équilibrées, tous les acides aminés indispensables dont l’organisme a besoin. Il faut éduquer les consommateurs à varier leurs sources de protéines animales mais non pas à les sacrifier par ignorance des équivalences. Les personnes désirant de changer de modèle alimentaire (végétarisme, végétalisme) doivent être accompagnées et en tout cas éduquées.
  • Les protéines d’origine végétale des céréales (blé, riz, maïs, orge, seigle…) et des produits qui en sont issus (farine, pain, pâtes …), des tubercules (pommes de terre), des légumes secs ou légumineuses (pois cassés, pois chiche, lentilles, fèves, haricots blanc, haricots rouges…) sont déséquilibrées en un ou plusieurs acides aminés indispensables. Cependant, en associant judicieusement les aliments, soit d’origine animale et végétale (ex : pâtes au gruyère), soit céréales et légumineuses (ex : riz et haricots rouges, semoule et pois chiche, …), il est possible de constituer un apport de protéines végétales de qualité nutritionnelle acceptable et peu onéreux. Des affiches ou des campagnes de promotion des protéines végétales seraient les bienvenues.
  • D’autres sources de protéines peu onéreuses et parfaitement légitimes peuvent être améliorées au niveau des filières d’exploitation, je pense aux algues, la France disposant de l’une des plus grandes surfaces maritimes mondiales.
  • L’éducation alimentaire doit commencer dès la conception de l’enfant auprès des femmes enceintes en évoquant cela différemment selon le milieu social, la provenance, les moyens économiques, le lieu d’habitation. On ne parle pas nutrition à 67 millions de Français de façon égale. Le discours doit s’adapter.
  • Il est indispensable de faire cette éducation le plus précocement possible de façon transversale en incluant toutes sortes d’acteurs de la vie civile, qu’ils s’agissent des médecins, des diététiciennes, des cuisiniers, des professeurs, des associations de consommateurs, des industriels de l’agro-alimentaire, des associations caritatives, des éleveurs, des exploitants, des agriculteurs, des économistes, des politiques, des sportifs etc.

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