Politiques

des alertes existaient depuis février 2021


Nous sommes le mercredi 2 juin 2021. Le numéro deux du ministère de la Défense australien Greg Moriarty s’exprime devant son parlement. Face aux questions insistantes d’un sénateur, il lâche une petite bombe : son gouvernement cherche un plan B au programme des sous-marins français. S’en suivent plusieurs demandes de précisions de la part de parlementaires sur ce fameux plan B, Mais Greg Moriarty refuse d’en dire plus.

Le journaliste au Sydney Herald Tribune, Anthony Galloway, se souvient très bien de ce jour, qu’il qualifie comme un moment clé de l’affaire des contrats. Lui-même a écrit une trentaine d’articles sur le sujet depuis deux ans. “Nous, de notre côté, on a alors compris qu’il était en train de se passer quelque chose”. Chez Naval Group, on se souvient aussi de ce 2 juin. Les dirigeants suivent l’audition avec attention en direct à l’heure du petit déjeuner. Passé le moment de surprise, on se rassure, “car dans le cadre de ces auditions, d’autres disent qu’il n’y a pas de plan B. Donc nous industriels, on continue à faire notre travail”, confient-ils à la cellule investigation de Radio France.

Ce soupçon d’un possible coup de canif dans le contrat remonte en fait à bien plus longtemps. Ces deux dernières années, de nombreuses rumeurs venues du gouvernement australien sur un éventuel retrait du contrat avec Naval Group ont été relayées dans la presse. En février 2021, la situation se tend. Le projet a déjà pris neuf mois de retard. Pierre Eric Pommellet, le PDG (qui est arrivé en mars 2020 à la tête du groupe) se rend en Australie en personne durant trois semaines, malgré le Covid-19. Preuve de l’importance de son déplacement : il passera deux semaines confiné dans un hôtel avant de pouvoir rencontrer les dirigeants australiens et notamment Greg Moriarty.

Le 24 février 2021, The Financial Review (le plus important quotidien économique en Australie) écrit sous la plume d’Andrew Tullett un article au titre pour le moins spectaculaire : Le projet de sous-marins français à 90 milliards de dollars pourrait couler. L’article précise notamment “qu’une étude très importante ordonnée par le 1er ministre Scott Morrison est en passe d’analyser comment stopper le contrat avec la France. Et cela malgré les risques diplomatiques”.

À Naval Group, on semble s’en être inquiété. Mais on relativise aujourd’hui. On aurait interprété ces alertes comme les symptômes d’une activité démocratique agitée. Depuis le début du projet en 2016, certains partis d’opposition en Australie ont tenté de décrédibiliser le programme, explique un porte-parole du groupe, avant d’ajouter : “On prenait une nouvelle attaque tous les six mois. C’est classique. Pour nous les signaux médiatiques n’étaient pas révélateurs”.

Selon le ministère des armées, quelques jours après l’audition de Greg Moriarty, le 9 juin 2021, Florence Parly, contacte son homologue Peter Dutton. Ce dernier se montre extrêmement rassurant en réaffirmant l’attachement de l’Australie au programme des sous-marins. Une semaine plus tard, après un G7 en Cornouailles, Emmanuel Macron rencontre le Premier ministre australien Scott Morrison à l’Elysée pour une réunion de travail, puis un diner. Il semble qu’alors, l’inquiétude ait tout de même gagné les rangs français, car dans la foulée, Emmanuel Macron décide d’envoyer une lettre à Scott Morrisson. Selon Anthony Galloway du Sydney Herald Tribune, cette missive avait pour but de réaffirmer sa volonté de développer la coopération avec l’Australie.

Cette activité diplomatique souterraine et quasi-continue se poursuit le 24 juin. Florence Parly s’entretient à nouveau avec Peter Dutton. Aujourd’hui, le ministère des Armées relativise. Il s’agit certes d’un dossier “compliqué”, avec des tensions, mais il n’est jamais question, à ce stade, affirme-t-on, d’une possible rupture de contrat de la part des Australiens. Ce 24 juin cependant, Peter Dutton donne à Florence Parly un indice qui devrait l’alerter. Il lui fait part de sa préoccupation liée à la montée en puissance de la Chine. De quoi mettre la puce à l’oreille de Paris ? Pas vraiment, selon le ministère des Armées. Les deux parties, nous explique-t-on, se mettent d’accord pour que des experts en parlent plus précisément, plus tard…

Les discussions entre Australiens et Français se poursuivront. Deux mois plus tard, le 30 août 2021, a lieu une visioconférence avec d’un côté Florence Parly et Jean-Yves Le Drian, et de l’autre, leurs homologues australiens. A l’issue de cet entretien, un communiqué est rédigé par les quatre ministres. Le point 21 de ce texte, très diplomatique, précise que “les ministres ont souligné l’importance du programme des futurs sous-marins”.

Le 15 septembre, quelques heures avant que Scott Morrison n’envoie la lettre à Emmanuel Macron annonçant la rupture du contrat, le ministère des Armées et Naval Group reçoivent une notification australienne : un point d’étape faisant état de la satisfaction des autorités sur le déroulement du programme. Preuve que personne ne se doutait de rien : à ce moment-là, Naval Group était, selon son porte-parole, en train de préparer la visite à Cherbourg d’un haut gradé australien. La rupture du contrat semble donc être resté secrète jusqu’au dernier moment, y compris en Australie, où seules quelques personnes au plus haut sommet de l’État étaient dans la confidence.

Face aux signaux faibles qui l’alertaient, la France semble donc avoir pris pour argent comptant la parole officielle des Australiens. D’où une autre question : les services de renseignements sont-ils passés à côté ? Eric Denécé, le directeur du Centre français de recherche sur le renseignement répond par l’affirmative : “En France, lorsqu’on a un contrat gagné, on ne se méfie plus de personne”. La Dgse n’agit que lorsqu’elle est missionnée, précise une source proche des services. Or, l’Australie n’a pas été jugée comme une priorité. D’autant moins que cette région du globe est sous dotée en moyens de renseignement, contrairement à d’autres zones où la menace, terroriste notamment, est jugée bien plus importante.




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