Technologie

rencontre avec une chercheuse qui prépare l’électronique du futur

« Nous avons tous de plus en plus d’appareils électroniques. Il faut trouver des moyens pour que ces composants consomment le moins possible sinon, cela va devenir exponentiel », avertit avec calme mais autorité Aida Todri-Sanial.

Directrice de recherche au CNRS, elle s’active au sein du département microélectronique du Lirmm, le Laboratoire d’informatique, de robotique et de microélectronique de Montpellier. Sa mission ? Plancher sur l’électronique du futur.

« Nous étudions les matériaux, les composants, l’architecture, pour concevoir des circuits intégrés de la manière la plus efficace possible. Côté énergie pour consommer le moins possible, et côté performances pour les embarquer dans des objets connectés avec de la 5G, puis de la 6G », nous explique-t-elle. « On peut imaginer que demain, nos batteries seront beaucoup plus fines et débarrassées du lithium, nos smartphones plus autonomes, nous utiliserons peut-être aussi des matériaux qui se rechargeront avec le mouvement corporel ou la chaleur », se prend à rêver Aida Todri Sanial.

Cette façon d’embrasser l’électronique de façon aussi globale, elle l’a acquise progressivement, au gré de sa carrière, mais aussi de ses changements de vie. Aida Todri-Sanial emploie elle-même le mot «résilience» lorsqu’elle évoque son parcours qui l’a mené à se réinventer plusieurs fois.

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Quitter l’Albanie en crise

La chercheuse n’en parle pas spontanément, mais elle est née en Albanie. Et elle a débuté ses études en étant nourrie par l’énergie du désespoir. Après la chute du régime soviétique en 1991, son pays s’enfonce dans une grave crise économique. En 1997, c’est l’effondrement. La majorité de la population se retrouve ruinée à cause de placements dans des montages frauduleux. Des émeutes éclatent, des gens sont tués. Un épisode que certains considèrent comme une véritable guerre civile.

Aida postule alors à plusieurs bourses, afin d’étudier à l’étranger et d’échapper à la pauvreté.

« L’éducation, poursuivre mes études hors de mon pays, c’était mon seul espoir et mon seul ticket pour une vie décente », nous confie-t-elle, sa voix encore marquée par l’émotion plus de vingt ans après.

Ce qui va aussi la faire avancer, c’est une curiosité pour les sciences chevillée au corps depuis son enfance, et que ses parents ont contribuée à alimenter avec des lectures.

« Petite, j’étais introvertie mais très curieuse, et la physique m’a toujours passionnée. Et l’astronomie, les livres sur les étoiles, la NASA. Je voulais comprendre, savoir comment ça marche », se souvient-elle avec bonheur.

Dans la Silicon Valley

Elle réalise son rêve en étant sélectionnée aux Etats-Unis en sortant du lycée à la fin des années 90. Elle part d’abord dans l’Illinois, à la Bradley University, puis rejoint la Californie où elle va rester plusieurs années loin des siens.

« Quand je suis arrivée, j’étais une étrangère, sans argent, sans famille, sans réseau, sans rien. »

Une période difficile, mais qu’elle estime très formatrice rétrospectivement. Elle est contrainte de travailler en parallèle de son master et de son doctorat, ce qui lui permet d’enchaîner les expériences professionnelles dans la Silicon Valley.
Elle officie notamment durant un an comme chercheur associé à l’IBM Thomas J. Watson Research Center, le siège central de la recherche de la multinationale, au sein de la division systèmes. Et cela va complètement changer sa façon de voir les choses.

« Tout d’un coup, mes études ont cessé d’être théoriques. J’ai vu ce que c’était que le travail d’un ingénieur, comment les idées deviennent un produit, comment la science peut avoir un impact dans l’entreprise. Cela a donné du sens à mes recherches », se réjouit-elle.

C’est également aux Etats-Unis qu’elle fait l’expérience de la sororité. Car ce sont des femmes qui encadrent ses recherches universitaires, et elles vont se révéler des soutiens précieux. Elle sort diplômée d’un doctorat en ingénierie électrique et informatique en 2009, de l’Université de Californie, à Santa Barbara.

Un nouveau départ en France

Mais elle décide finalement de quitter le confort d’un pays dont elle maîtrisait enfin les codes pour suivre son compagnon en France il y a dix ans. Elle se retrouve de nouveau dans la peau d’une étrangère : elle ne parle pas un mot de notre langue et ne connaît pas le système académique français, ni même la façon dont on finance la recherche dans notre pays.

« J’étais façonnée par une culture très américaine et j’ai dû adopter un nouveau pays. J’ai décidé d’aborder les choses avec beaucoup de modestie, et ça a été une vraie aventure humaine. »

Après des débuts un peu déstabilisants, elle finit par trouver sa place et creuse son sillon à Montpellier. Elle entre au Lirmm en 2010 et est embauchée par le CNRS l’année suivante.

L'un des démonstrateurs robotiques du projet NeurONN.

En quête d’une rupture technologique

Cette façon de repartir de zéro en passant d’un pays à un autre est peut-être une clef pour comprendre la grande liberté d’esprit et l’exigence avec laquelle Aida Todri-Sanial mène ses recherches, ne se satisfaisant jamais de ses acquis et explorant sans cesse de nouvelles voies.

Au fil du temps, ses questionnements sont devenus de plus en plus complexes. Elle est en quête d’une véritable rupture technologique pour relever ce défi d’efficacité énergétique des composants électroniques qui l’obsède depuis son doctorat.
Elle s’est d’abord spécialisée dans les nanomatériaux, et depuis deux ans, elle s’est lancée avec passion dans le calcul quantique pour développer des algorithmes capables de résoudre certains problèmes rencontrés sur des machines classiques.
Elle s’investit également dans NeurONN, un projet collaboratif européen qui vise à concevoir des objets connectés de façon neuromorphique, c’est-à-dire avec des circuits intégrés inspirés du cerveau.

L'équipe du laboratoire de microélectronique.

Plus de femmes pour une meilleure recherche

Aida Todri-Sanial a beau crouler sous les projets, elle garde toujours du temps pour oeuvrer à une meilleure représentativité des femmes dans la recherche. Cela passe aussi bien par veiller au respect de la parité au sein de son équipe, qu’être vigilante à ne pas être la seule femme à s’exprimer lorsqu’elle est invitée à s’exprimer lors d’un événement.

Elle milite également au sein de l’association Femmes et Sciences. Interventions dans les classes ou portes ouvertes, elle tente de sensibiliser les jeunes filles aux matières scientifiques en donnant à voir ce qu’elle accomplit au quotidien au CNRS.

Ce n’est pas seulement par esprit d’équité qu’elle s’investit ainsi, mais parce qu’elle est persuadée qu’augmenter le nombre de femmes dans les labos permettra de faire progresser la recherche.

« Nous avons besoin de diversité pour innover, parce que cela permet d’avoir différentes façons de regarder les problèmes », résume-t-elle.

Tout simplement.

Voir aussi :

La Youtubeuse Heliox

La codeuse Maëliza Seymour

L’entrepreneuse Amélia Matar

L’ingénieure en aérospatiale Silvia Casalino

La communicante Wendi Zahibo


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