Economie

« Paroles de lecteurs » – Au nom des voyageurs des « bisses » de la Seine-Saint-Denis

En appelant le bus « bisse », je ne cherche pas à me moquer de qui que ce soit. Il se trouve que dans mon bus, nous sommes à 98 % des étrangers, mais parlant le français. Je n’ai jamais entendu prononcer le mot « bus » comme le ferait un authentique francophone. Il y a « basse », « bousse » et celui que j’affectionne le plus: « bisse ». Comme disait ma belle-mère kabyle : « Fait cinquante ans que je bitte la France ! »

Et plus de trente que je vis à Stains en Seine-Saint-Denis, qui est aussi en France, je le précise à mes amis parisiens. « Où ça ? », crient-ils, comme si j’avais annoncé Tombouctou. Et pourtant, cette petite ville-village, avec ses cités jardins, maisonnettes, rosiers et garages derrière des palissades blanches, vaut vraiment le détour. En plus de l’atmosphère campagnarde, pour les gens comme moi qui recherchent l’inhabituel, on a tout ce qu’il faut.

Au marché de Stains, on entend le vendeur marocain proposer des épices sénégalaises à une cliente portugaise, et personne ne s’étonne. Et le week-end, quand nous, les immigrés, nous allons en visite chez les uns et les autres, sapés milord, toutes les couleurs du vieux monde déferlent dans le bisse : les saris et les boubous, les écharpes et les tiaras. Moi qui suis née à Brockton, pas loin de Boston, dans le Massachussetts, j’y rajoute les bleus de mes jeans.

Nous nous trouvons, à Stains, donc, à treize kilomètres de Paris (5 888 de Boston), et pourtant hier soir, j’ai eu la nette impression de vivre dans un lointain pays du Tiers monde. Entre le métro, le RER et le bus, j’ai mis une heure trente pour arriver chez moi, du 7e arrondissement de Paris. Il ne faut que deux heures et demi pour aller à Lille. Comme on dit dans les quartiers : wesh ?

Je rentrais de la bibliothèque américaine, qui, elle, se trouve au pied de la Tour Eiffel. « Décris-moi les gens », me demande ma copine de Nice avec qui je papote au téléphone. Je regarde autour de moi, j’écoute. « Il y a des Italiens, des Espagnols, des Américains, même des Russes, mais tout le monde est blanc », je lui réponds. (Par curiosité, je compare sur Google le prix du mètre carré d’un appartement dans le 7e arrondissement avec les prix à Stains. L’appart dans le 7e se vend cinq fois plus cher !)

Devant l’arrêt du 150 à la gare de Pierrefitte-Stains, je suis la seule toute blanche – et je m’imagine la seule de Brockton – dans ce mélange d’origines diverses. Nous fixons tous le petit carré qui annonce la prochaine arrivée du bisse : 27 minutes. « Oh my God ! », je m’exclame. Quelqu’un baille lourdement. Une vieille Malienne suce ses dents. Silence. Je suis souvent étonnée par cette apparente passivité. Le RER D s’arrête pendant vingt longues minutes à la gare du Nord ; personne ne bronche. Si, une fois, à l’annonce d’un « incident voyageur », qui, pour les non-initiés, signale souvent un suicide sur la voie, j’ai entendu murmurer la petite dame à côté de moi : « Il pouvait pas faire ça demain, non ? »

Mais à quoi bon s’énerver ? Ils ont tellement l’habitude, ces voyageurs : 20 minutes, 27 minutes ou des fois pas de bisses du tout. « Mais t’as pas compris. C’est les vacances », m’explique un copain parisien. Visiblement, le gars qui attend à l’arrêt à 22 heures, avec son chien de garde, rentre de son travail de vigile. Les vacances pour qui ?

Voilà pour les retards. Mais une fois dans le bisse, le vrai test de nerfs commence ! Je rigole encore des ronds posés par terre au début de la pandémie pour nous indiquer la distance réglementaire. Le poseur a dû rigoler aussi. Un mètre entre moi et mon voisin ? J’aimerais bien.

En questionnant un chauffeur de la RATP un autre soir d’attente interminable, j’ai appris pourquoi on était les uns sur les autres. « A Paris, les bus n’accueillent que jusqu’à 99 personnes. En banlieue, il n’y a pas de limite », m’a-t-il dit. Et quand je lui demande comment on détermine ces chiffres, il m’explique que c’est d’après le nombre de personnes qui valident leurs titres de transport. Donc, dans un quartier comme le mien, où les gens n’ont pas toujours le prix d’un billet, et donc rien à valider, on ne compte plus !

Cependant, nous avons une chose dans les bisses de Seine-Saint-Denis qui manque sérieusement à la capitale : la bienveillance collective. Un aveugle avec sa canne cherche une place assise ? Il y a tout de suite quelqu’un qui se lève et l’escorte. Un vieux titube ? Un jeune lui cède sa place. Maintenant que j’ai les cheveux blancs, je ne reste jamais debout – même si parfois je préférerais. « Asseyez-vous là », me commande un jeune homme turc. « Non, vous êtes gentil mais restez assis », je lui dis. « Là ! », il insiste. J’obtempère. Hier, ils étaient deux à se lever en même temps. Je suis constamment touchée par ce rappel d’une autre époque et d’autres endroits où l’on s’occupe encore les uns des autres.

Une semaine plus tard, même endroit, même heure : « Vous ne partez que dans 28 minutes ?, je demande au chauffeur. Mais pourquoi ? » Le bus d’avant était tellement bondé que je n’ai même pas essayé de monter.

« Je ne comprends pas non plus, madame, me répond-il. C’est n’importe quoi ! »

« J’écris au journal Le Monde pour parler de tout ça, je lui déclare. On en a marre ! »

« Vous avez raison, madame, il faut l’écrire ! »

Voilà, aux noms de tous les voyageurs des bisses de la Seine-Saint-Denis – c’est fait.

Deborah Thomas, Stains (Seine-Saint-Denis)

Le Monde


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