Economie

En Tunisie, la baisse des prix est-elle vraiment possible ?

Au marché de Sidi Bahri, à Tunis, le 12 août 2021.

Dimanche 15 août au matin, le marché de gros de Bir El Kassaa, en banlieue sud de Tunis, grouille de monde. Plus de 250 grossistes y vendent les fruits et légumes qu’on retrouvera ensuite sur les étals des souks et des épiceries. Khaled Ben Hamza est l’un d’eux. Comme les autres commerçants, il a entendu le président Kaïs Saïed appeler les responsables des circuits de distribution « à contribuer à l’effort national et à ne pas exploiter cette conjoncture pour spéculer ou augmenter les prix ».

Khaled Ben Hamza n’est pas convaincu de l’efficacité de cette annonce. « Je trouve ça assez populiste. Ici, au marché, les prix varient en fonction de l’offre et de la demande », explique le commerçant, qui se décrit comme un « régulateur » : « En ce moment, avec la chaleur, beaucoup d’agriculteurs ont perdu une partie de leur récolte, donc les prix sont assez élevés. Dès qu’un produit se fait rare sur le marché, son prix augmente, c’est comme ça. »

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Après son coup de force du 25 juillet par lequel il s’est arrogé tout le pouvoir exécutif, le président tunisien a reçu les partenaires sociaux, qu’il a tenté de convaincre de baisser les prix. Cette initiative a été saluée par beaucoup de Tunisiens, dont le pouvoir d’achat s’érode sous le coup d’une inflation qui avoisine les 6 % sur les douze derniers mois. La hausse des prix des denrées alimentaires est d’ailleurs l’un des principaux griefs adressés à la classe politique depuis la révolution de 2010-2011.

Quelques secteurs ont répondu à son appel. D’un commun accord, les grandes surfaces ont consenti des réductions sur des produits de première nécessité. Dans certains rayons d’un supermarché de la ville, des pancartes revendiquant un « engagement citoyen » ont fait leur apparition. Elles attirent l’attention des clients sur des réductions de prix allant de 5 % à 15 % sur quelques produits (volaille, jus de fruit, œufs, beurre…).

Des pénuries artificielles

Mais il en faudrait davantage pour réduire l’inflation. Cela nécessiterait notamment une restructuration en profondeur du système agricole et des circuits de distribution. « Prenez un transporteur de fruits et légumes, illustre Khaled Ben Hamza. Si le prix du carburant augmente, il le répercutera sur ses tarifs. Pareil pour l’épicier dont le loyer a augmenté. Sans compter les aliments pour le bétail, importés, qui sont de plus en plus chers et augmentent donc le prix de la viande. C’est toute la chaîne de fixation des prix qui pose problème. Ce n’est pas seulement une question de volonté du revendeur. »

L’autre facteur inflationniste est lié à la spéculation. Le 11 août, le président tunisien a ainsi profité d’une visite de deux centres de stockage réfrigéré de produits agricoles importés (dont des pommes de terre et des poires) pour dénoncer les abus de certains distributeurs, accusés de manipuler leurs stocks et de créer des pénuries artificielles. « Ce sont les routes de la faim qui se dessinent, et non les routes de la distribution. Ceux qui veulent embraser le pays en augmentant les prix périront dans leur propre feu », a averti Kaïs Saïed.

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Au marché couvert de l’Ariana, dans le nord de Tunis, les commerçants connaissent bien le chef de l’Etat, un habitué des lieux avant son élection, en octobre 2019. Beaucoup soutiennent ses prises de position. C’est le cas de Mondher Jawadi, 52 ans, vendeur de fruits dans l’allée centrale depuis deux décennies. « Il y a quand même des doutes sur la façon dont les stocks sont gérés. Ces pommes de terre sont à 1,5 dinar [45 centimes d’euro] le kilo. A cette période de l’année elles devraient être à 1,1 dinar. A combien seront-elles en septembre ? », se demande-t-il.

Khaled, un travailleur journalier de 39 ans, s’interroge également : « Depuis des années, on ne comprend plus comment les prix sont fixés. Parfois ça augmente de 50 % sans raison. Parfois il y a des pénuries temporaires, comme pour l’huile végétale que personne n’arrivait à trouver il y a quelques semaines », se plaint-il.

Subventions et monopoles

Les opérations de contrôle se sont intensifiées depuis les annonces de Kaïs Saïed. Notamment chez les distributeurs de produits subventionnés par l’Etat, que certains spéculateurs achètent massivement pour créer un manque, dans un premier temps, avant de réalimenter le marché à des prix plus élevés. Près de 3 000 litres d’huile végétale, 100 tonnes de semoule et 400 tonnes de farine ont été saisies lors de ces contrôles.

« Mais la plupart de ces équipes de contrôle sont en effectifs réduits », note Anis Chouk, analyste économique pour l’Association de lutte contre l’économie de rente en Tunisie (Alert) : « Le vrai problème, au-delà de la manipulation des marchés, c’est la question des monopoles, qui créent des goulets d’étranglement dans chaque secteur et qui incitent au développement d’une économie parallèle et spéculative. » Pour Malek Aloui, lui aussi membre d’Alert, le durcissement de ton présidentiel et la multiplication des contrôles « peuvent être bénéfiques sur le court terme ». Selon lui, « cela montre à ceux qui profitent du système qu’ils peuvent être inquiétés et que le président n’est pas quelqu’un avec qui on peut s’arranger. »

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Près de quatre semaines après son coup de force, le président n’a toujours pas désigné de nouveau chef du gouvernement. Nul doute que les réformes économiques seront l’un des gros dossiers de la rentrée, alors que le produit intérieur brut tunisien s’est contracté de 10 points depuis le début de 2020.

« Il y a des questions qui sont hors de la portée de la présidence, notamment la tension sur le dinar. La Tunisie continue d’avoir une économie surdépendante de l’extérieur et d’importer beaucoup pour pouvoir produire, ce qui, dans certains cas, importe aussi de l’inflation », analyse Mehdi Ben Guirat, économiste et professeur à l’université Laurentienne, au Canada : « Même si Kaïs Saïed montre aujourd’hui qu’il veut résoudre les problèmes concrets des Tunisiens, rien ne dit qu’il pourra restructurer en profondeur l’économie. »


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