Santé

Les impacts de la chaleur sur vos performances cognitives au travail


Vous faites partie de ceux qui sont encore cloisonnés dans un bureau pendant le mois d’août ? Vous vous demandez peut-être comment la température influence vos performances cognitives ? Une récente étude publiée dans la revue Judgement and Decision Making apporte sa pierre à l’édifice pour répondre à cette question. 

Vous avez sans doute déjà ressenti les effets de la chaleur lorsque vous êtes au bureau. Pourtant, impossible de tirer de conclusions hâtives de ces impressions. Les performances ou l’humeur au travail peuvent être influencées par un nombre considérable de facteurs : la pression qu’autrui exerce sur nous, les habits portés ou encore l’ergonomie du poste de travail. La majorité des recherches, qui ont conduit à améliorer la qualité de l’isolation thermique des immeubles, porte sur l’efficience énergétique du bâtiment et quelques rares fois sur le confort des employés. Aussi, peu d’études ont réellement mesuré des indicateurs précis concernant l’effet de la température sur les performances au travail. Les personnes qui travaillent au sein d’un bureau passent plus de 90 % de leur temps à l’intérieur. Les températures augmentent également partout dans le monde. De telles recherches sont donc, selon les chercheurs, d’intérêt public. 

Souvent, les expériences se contentent de mesurer le confort des employés et considèrent que, lorsque le climat est jugé confortable, la productivité et les performances augmentent. Des scientifiques néérlandais, spécialistes du comportement humain, d’économie urbaine et de la prise de décision travaillant à l’université de Maastricht aux départements d’économie et de finance, ont voulu apporter un peu plus de rigueur à la littérature existante. Ils publient leur expérience dans la revue Judgement and Decision Making.

Les résultats antérieurs 

Les résultats d’une expérience scientifique s’intègrent toujours dans un corpus de données existantes et leur lecture s’opère généralement dans un cadre théorique précis. Par conséquent, les chercheurs nous rappellent ce que nous savons déjà et ce qui est plus discuté dans la littérature concernant les effets de la température sur les performances cognitives au travail. 

Des expériences ont déjà mis en évidence, à plusieurs niveaux (psychologiques et biologiques) les effets négatifs de la température sur diverses capacités cognitives comme les processus d’exécution et d’inhibition. On sait également que ces effets négatifs ne sont pas cumulatifs, c’est-à-dire que pour une personne déjà épuisée cognitivement, il semble qu’une hausse de température ne change rien à son épuisement. Enfin, nos processus cognitifs ne sont pas tous affectés de la même manière. Dans les théories qui cherchent à rendre compte du fonctionnement de notre cognition, il existe une hiérarchie de processus mentaux.

On parle généralement d’opérations cognitives de haut niveau (par exemple, le fait de planifier ou de décider quelque chose) et de bas niveau (par exemple, le traitement du langage) en fonction des ressources cognitives qu’une tâche donnée nous incombe. De fait, les opérations de bas niveau comme le traitement du langage sont d’abord considérées comme des opérations cognitives de haut niveau chez l’enfant. On comprend aisément que ces deux catégories ne sont pas fixes et qu’elles dépendent des processus d’apprentissage. Pour en revenir à notre corpus, la température semble donc, de façon assez cohérente avec ce qu’on pourrait appeler du bon sens, impacter plus spécifiquement les opérations cognitives de haut niveau.

Le cadre théorique de l’expérience

Les investigateurs souscrivent, pour leur expérience, au cadre de la théorie du double processus (littéralement dual process theory en anglais)* mis en place par Daniel Kahneman et Amos Tversky, deux psychologues israéliens. Daniel Kahneman recevra d’ailleurs un prix Nobel en économie pour d’autres travaux (la théorie des perspectives) en économie comportementale en 2002. Voici ce que postule le cadre théorique du double processus : nous aurions un système cognitif intuitif et automatique qui comprend généralement les opérations de bas niveau et qui ne demande aucune réflexion et un système cognitif réflexif et analytique qui, à l’inverse, comprend généralement les opérations de haut niveau et requiert du temps et des efforts pour être sollicité.

Des subtilités théoriques ont été apportées depuis, par exemple par le modèle de l’intervention par défaut, qui suggère que la dichotomie entre les deux systèmes cognitifs n’est pas si tranchée. Cette approche suggère, données expérimentales à l’appui, que nous possédons aussi des « intuitions logiques », qui devraient être l’apanage du système réflexif dans le cadre théorique de la théorie du double système alors qu’elle semble vraiment être traitée de façon automatique par notre système intuitif.

Le cadre théorique de l’intervention par défaut résout ce problème en imaginant le système réflexif comme un agent de contrôle. Lorsque les intuitions du système automatique lui paraissent cohérentes, il laisse couler et ne nous pousse pas à faire de plus amples recherches. Mais lorsque il est pétri d’un doute, il déclenche une « alerte » qui nous pousserait à étudier la question plus en détail. Par conséquent, étant donné que la température semble impacter plus spécifiquement les opérations cognitives de haut niveau, les chercheurs s’attendent à ce que le cadre théorique du double processus soit propice pour la réalisation de leur expérience. 

Par souci de vulgarisation, il peut parfois arriver que l’on personnifie les deux systèmes comme s’ils existaient réellement ou qu’ils étaient des agents pourvus de capacité à décider. C’est d’ailleurs le parti pris de Kahneman dans son ouvrage grand public Système 1, Système 2 : les deux vitesses de la pensée, concernant ces travaux. Néanmoins, l’ontologie de notre cognition est sujet à débat et il ne faut pas voir, par la personnification des deux systèmes, une preuve de leur existence réelle.

L’expérience des chercheurs 

Avant toute expérience, on émet des hypothèses sur ce que l’on pense trouver afin d’éviter des interprétations rocambolesques qui colleraient mieux avec nos résultats. Les chercheurs suggèrent alors que l’exposition à la chaleur réduira les performances cognitives des participants de sorte qu’ils observeront plus de comportement biaisé (par le biais du système intuitif) ou de correction rationnelle (par moins d’intervention du système réflexif). 

Pour accroître la robustesse de leur expérience, les scientifiques ont établi un protocole rigoureux. Les participants ont été recrutés aléatoirement et l’échantillon obtenu a été modifié afin qu’il n’y ait pas de différence de genre entre les groupes. Tous les participants sont arrivés une heure avant que l’expérience ne débute afin d’être pré-exposé à la température de la pièce dans laquelle allait se dérouler l’expérience. Cela évite les biais concernant l’endroit d’où peuvent venir les participants, le moyen de transport utilisé, etc. Aussi, les participants se voyaient tous remettre une tenue identique. Après cela, ils furent répartis dans deux salles distinctes, l’une étant maintenue à 28 degrés, l’autre à 22. La température fut la seule variable d’intérêt à être modifiée. Les expérimentateurs ont pris leur précaution afin de garder stables des facteurs de confusion tels que les niveaux de CO2, le bruit, l’éclairage et l’humidité de l’air.

Dans ces deux conditions, les expérimentateurs ont fait passer une batterie de tests aux participants afin d’évaluer leurs performances cognitives en matière de réflexion et de prise de décision principalement. Les résultats de l’expérience suggèrent que la chaleur n’a eu aucun impact significatif sur les performances cognitives des participants. On peut donc en conclure qu’une température de 28 degrés ne semble pas induire d’impact sur les décisions et la réflexion des employés même si les sensations subjectives des participants (surtout des hommes) sont inconsistantes avec les résultats obtenus via les batteries de test. 

Les limites externes de l’étude 

Bien que robuste méthodologiquement, il faut prendre garde à ne pas faire dire à cette étude ce qu’elle ne dit pas. Premièrement, elle concerne uniquement les employés qui travaillent dans un bureau et dont le travail est intellectuel. Les travaux extérieurs et les métiers manuels sont donc exclus de l’analyse. Les résultats sont valables pour des températures allant jusqu’à 28 degrés. Les auteurs justifient cela par la reproduction d’un environnement de travail réaliste. Mais, de ce fait, la validité externe de l’étude concernant des températures plus élevées est limitée.

Les limites internes de l’étude

Mais l’étude n’a pas que des limites externes. Elle possède aussi son lot de limites internes. Pour en parler, nous avons discuté avec Pierre Jacquel, doctorant en économie comportementale et en finance à l’université Paris Sorbonne. Son travail s’inscrit dans un cadre théorique distinct de la théorie du double processus : la rationnalité écologique. Ces deux théories ne postulent pas les mêmes choses au niveau de l’ontologie de notre cognition. Comme nous l’explique Pierre Jacquel : « La théorie du double processus postule deux systèmes intervenant dans nos processus décisionnels, le courant de la rationnalité écologique est plus économique ontologiquement et postule un seul système de décisions où nos heuristiques de décisions vont être plus ou moins efficaces selon l’environnement ». 

De ce fait, selon Pierre Jacquel, on peut questionner la méthodologie de l’étude : « Les tests utilisés sont peu représentatifs des tâches de bureau et vise seulement à discriminer l’utilisation des deux systèmes que postule la théorie du double processus. Par conséquent, les chercheurs n’étudient aucun mécanisme cognitif précis ». La conclusion des arguments de Pierre Jacquel est la suivante : si une altération des performances cognitives était observée avec la hausse des températures, elle aurait une explication en matière d’intervention du système 1 ou du système 2 mais on ne disposerait d’aucune chaîne causale en matière de mécanisme cognitif.

Or, selon le doctorant, « il serait plus intéressant d’étudier des mécanismes cognitifs précis. Par exemple, imaginons qu’on fasse l’hypothèse que la chaleur altère la mémoire de travail de court terme mais pas de long terme. On pourrait faire passer des tâches appropriés pour observer cet effet expérimentalement. Cela nous donnerait accès à un mécanisme causal qui serait plus utile afin d’évaluer quelles tâches ou quels métiers seraient le plus à même d’être impactés par la hausse des températures ».

Enfin, le jeune chercheur prêche pour sa paroisse théorique, à raison : « Les résultats empiriques de cette étude ne corroborent pas la théorie du double processus étant donné que ce qui est observé est contraire aux résultats attendus par les chercheurs. En revanche, la théorie de la rationalité écologique, qui considère les questions des tests utilisés comme des questions pièges, explique plutôt bien l’absence de résultats ».

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