Economie

comment le géant du jeu vidéo a plongé dans la tourmente

Des salariés de Blizzard Entertainment lors d’une manifestation à Irvine, en Californie, le 28 juillet 2021.

Le 3 août, Bobby Kotick, le patron d’Activision Blizzard, est contraint à un numéro d’équilibriste. Dans un communiqué dévoilant les résultats financiers trimestriels du groupe, il se déclare « satisfait » de ce bilan « solide ». Cependant, il lui est difficile de faire illusion. L’entreprise se trouve dans une très mauvaise passe : la direction est accusée depuis deux semaines d’avoir laissé perdurer des discriminations et favorisé une culture du harcèlement sexuel dans ce groupe de près de 10 000 employés.

Durant cette communication sur la santé économique du géant du jeu vidéo, Bobby Kotick se contente de promettre qu’Activision Blizzard restera « intensément concentré sur le bien-être de ses employés ». Mais, quelques heures plus tôt, l’éditeur a annoncé le départ de J. Allen Brack, vétéran et président du studio Blizzard. Jesse Meschuk, un des responsables des ressources humaines de ce dernier, a également quitté ses fonctions, a déclaré l’entreprise.

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Ces départs de cadres au sommet du studio sont les conséquences de deux semaines qui ont ébranlé le groupe américain regroupant Activision (l’éditeur de Call of Duty, Tony Hawk’s et Crash Bandicoot), Blizzard Entertainment (créateur de Diablo, World of Warcraft et Overwatch) et d’autres studios comme King, le développeur du très lucratif jeu pour mobile Candy Crush.

L’élément déclencheur

Activision et Blizzard ont fusionné en 2007.

L’étincelle est venue d’une plainte, déposée le 20 juillet devant un tribunal californien par le Department of Fair Employment and Housing (DFEH), une agence publique de Californie, aboutissement de deux ans d’enquête sur les pratiques d’Activision Blizzard. Le document, d’une vingtaine de pages, détaille aussi bien des pratiques discriminatoires systémiques que des faits de harcèlement sexuel impunis.

L’éditeur, qui n’emploie que 20 % de femmes, y est accusé de moins bien traiter ces salariées que leurs collègues masculins à toutes les étapes de leur carrière – du salaire de départ aux demandes de promotion –, la plainte pointant également le fait que les rôles les plus élevés dans la hiérarchie sont très majoritairement occupés par des hommes. Activision Blizzard « promeut les femmes plus lentement et les licencie plus rapidement que leurs homologues masculins », estime le document, qui multiplie les exemples de discrimination.

La plainte détaille par exemple le cas d’une employée de Blizzard qui, en dépit de très bons résultats, s’est vu refuser une promotion, obtenue finalement par un collègue ayant des rapports plus proches avec la hiérarchie :

« De la même manière, d’autres employées de Blizzard Entertainment étaient assignées à des rôles moins élevés dans la hiérarchie, se voyaient refuser l’égalité salariale, et leurs demandes de promotion étaient retardées ou refusées, en faveur d’homologues masculins qui n’avaient pas autant d’expérience ou de qualifications mais étaient amis avec l’homme chargé du service. »

Selon le DFEH, ces discriminations sont particulièrement prégnantes pour les femmes enceintes ou les employées non blanches. Le document accuse par exemple des responsables hiérarchiques d’avoir produit des évaluations négatives de salariées alors qu’elles étaient en congé maternité.

Mais la plainte déposée par l’agence californienne accuse aussi l’éditeur d’avoir favorisé une culture propice au harcèlement sexuel. « Les employées ont presque toutes confirmé que travailler pour [Activision Blizzard] était comme travailler dans une maison de fraternité » – les fraternities sont des confréries universitaires souvent associées à des comportements machistes et immatures.

« Les femmes étaient sujettes à de nombreuses avances et commentaires sexuels », ainsi que des « contacts physiques non sollicités », pointe notamment la plainte. Le DFEH estime que ce problème était souvent connu de la hiérarchie, qui n’a pas, selon lui, réussi à prendre des mesures adéquates contre les auteurs de harcèlement. Plus grave, d’après le document, plusieurs femmes qui s’étaient plaintes auprès des ressources humaines de discriminations ou de faits de harcèlement « ont subi des représailles », comme par exemple des transferts de poste, des fins de contrat ou « des projets refusés ».

La réaction du groupe critiquée

Si la plainte fait grand bruit lors de sa divulgation, c’est la réaction immédiate d’Activision Blizzard qui achève de mettre le feu aux poudres. Dans un premier communiqué officiel envoyé à la presse le 22 juillet, l’éditeur assure avoir coopéré avec le DFEH tout au long de l’enquête, mais selon lui la plainte présente « des descriptions déformées, et dans de nombreux cas fausses, du passé de Blizzard », et il conteste vivement l’enquête réalisée. « L’image que peint le DFEH n’est pas le lieu de travail qu’est Blizzard aujourd’hui », ajoute l’éditeur, et ce alors que dans sa plainte l’agence déclarait explicitement que certaines pratiques dénoncées étaient toujours en œuvre au moment où l’enquête se concluait.

Une autre réaction fait bondir certains salariés, celle de Frances F. Townsend, une cadre haut placée du groupe, qui dénonce une plainte « sans fondement et irresponsable », incluant « des vieilles histoires sorties de leur contexte et factuellement incorrectes ».

Environ 200 employés d’Activision Blizzard se sont réunis devant les locaux d’Irvine, en Californie, le 28 juillet 2021.

Lundi 26 juillet, la fronde commence alors, avec une lettre ouverte destinée à la direction d’Activision Blizzard par un millier d’employés – ainsi que d’anciens salariés du groupe – dénonçant une réaction inappropriée :

« Nous demandons des déclarations officielles qui reconnaissent la sévérité des accusations et fassent preuve de compassion pour les victimes d’agression et de harcèlement. »

Le 28 juillet, environ 200 employés se réunissent pour protester devant les locaux d’Activision Blizzard, à Irvine (Californie). Ils publient une liste de revendications, appellent à un audit minutieux de la gestion de l’entreprise, à une plus grande transparence concernant la politique salariale et l’attribution de promotions, etc. Bobby Kotick envoie une lettre à tous les salariés du groupe, reconnaissant que la réaction initiale de l’entreprise était « inappropriée » et annonçant une série de mesures immédiates, dont une évaluation des responsables aux différents échelons de la hiérarchie. Insuffisant pour les manifestants, qui estiment que ces annonces ne répondent pas à leurs inquiétudes.

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Changement de présidence pour Blizzard

Le départ du désormais ex-président de Blizzard, J. Allen Brack, intervient une semaine après cette mobilisation des employés. Il était personnellement cité dans la plainte du DFEH, accusé d’avoir adressé de simples blâmes à un cadre accusé de harcèlement sexuel à de multiples reprises. Il a assuré en quittant ses fonctions que ses successeurs « accéléreront le rythme du changement » au sein de l’entreprise.

J. Allen Brack a été président de Blizzard de 2018 à 2021.

Activision compte désormais sur un tandem mixte pour relever Blizzard : Jen Oneal et Mike Ybarra, deux cadres arrivés respectivement en janvier 2021 et en novembre 2019 dans l’entreprise. Le duo devra redorer le blason du studio trentenaire auprès des joueurs et des investisseurs. A peine nommée le 3 août, Jen Oneal a ainsi tenté de rassurer en vantant les progrès réalisés par les équipes de développement quant à la suite du jeu de tir multijoueur en ligne Overwatch et aux prochains titres de la franchise de jeux de rôle et d’action Diablo dont un remake du second épisode est attendu pour le 23 septembre, un titre pour mobile (Diablo Immortal) en phase de finalisation doit sortir début 2022 et un quatrième épisode est en cours d’élaboration.

Malgré cette communication sur des productions très attendues, puis la publication des performances financières du groupe, Activision Blizzard s’est retrouvé attaqué en justice par des actionnaires le 3 août. Une action de groupe a été lancée auprès du tribunal fédéral du district central de la Californie : les plaignants accusent la direction d’avoir publié des déclarations « fallacieuses et trompeuses ». Ils lui reprochent notamment de ne pas avoir communiqué sur l’enquête du DFEH avant la publication de la plainte et considèrent que le cours de son action était « artificiellement gonflé ». Ils s’estiment donc financièrement lésés.

Autre chantier au sein du groupe : répondre aux inquiétudes des salariés. Une organisation appelée ABK Workers Alliance (pour Activision Blizzard King) rassemble désormais des employés mobilisés durant les manifestations. Ces derniers continuent de faire entendre leur voix face à la direction. Dans un communiqué publié le 3 août, ils contestent notamment le choix, pour réaliser un audit extérieur des pratiques du groupe, de la société WilmerHale, la jugeant hostile aux mouvements syndicaux et trop proche de la direction.

Aujourd’hui, ces salariés souhaitent étendre leurs revendications au-delà du groupe Activision Blizzard, l’un des plus puissants du jeu vidéo, afin d’en faire un mot d’ordre pour tout le secteur. Depuis deux semaines, des actes de soutien venant de salariés d’autres studios, comme Ubisoft ou Riot Games, ont aussi été l’occasion de rappeler que les faits ici reprochés ne sont pas un cas isolé dans l’industrie vidéoludique.




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