Economie

« Filmer le RER est une façon d’explorer des trajectoires sociales »

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Publié aujourd’hui à 00h34

Il faut à peine une demi-heure en RER depuis Châtelet, au centre de Paris, pour rejoindre Sevran-Beaudottes, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), près de la cité des 3000, où a grandi Alice Diop. Vingt-sept minutes pour relier des mondes que tout sépare. La cinéaste reconnaît volontiers une « fascination cinématographique » pour ce train, qui traverse souvent ses films et tisse la trame de son dernier documentaire, Nous. Elle prend le temps d’y arpenter la ligne B pour rendre compte des vies de ceux qui habitent alentour (le film est programmé sur Arte à la rentrée). Récompensée cette année au Festival international du film de Berlin, Alice Diop raconte « son » RER et, à travers lui, comment elle cherche à relier ceux qui s’ignorent par « un cinéma qui prend soin de ceux qu’il filme ».

Pourquoi le RER B est-il aussi présent dans vos films ?

Cette ligne est pour moi un espace très symbolique, à la fois social et intime. J’ai aussi pour lui une fascination cinématographique. D’abord parce que ce train est très fortement lié à ma vie personnelle et qu’il raconte le territoire de mon enfance. Dès que j’ai eu l’âge de circuler seule, j’ai pris le RER B. Châtelet d’abord, puis Saint-Michel quand j’étudiais à la Sorbonne. C’était pour moi le train du quotidien, de la rêverie. J’y lisais beaucoup. Il me permettait de m’échapper, de découvrir des mondes étrangers.

Une autre raison est que la ligne B relie entre eux des territoires qui s’ignorent. Filmer le RER est une façon d’interroger le rapport de la marge au centre, d’explorer des trajectoires sociales. Pour Patrick, l’un des personnages de Vers la tendresse (2016), le trajet de Sevran-Beaudottes à Paris, c’est l’espérance que son homosexualité ne sera plus vécue comme problématique.

Lire aussi notre archive : R.E.R. : le métro de la nouvelle génération

Steve [auquel est consacré La Mort de Danton (2011)] a grandi, comme moi, dans la cité des 3000. A 25 ans, il décide de s’inscrire au cours Simon pour devenir comédien. Avec lui, on découvre la formation d’une conscience : il quitte son quartier pour essayer de trouver une place dans un endroit où il n’a pas les codes et n’est pas attendu. De Villepinte à Châtelet-Les Halles, son trajet met au jour des questions sociales et politiques.

A quel moment avez-vous pris conscience que le RER B était un révélateur des injustices sociales ?

J’ai d’abord vu et éprouvé cette réalité avant de l’analyser. Quand je suis partie faire mes études, je suivais des cours dans une annexe de la Sorbonne, pas très loin du jardin du Luxembourg. Quand je rentrais à Aulnay-sous-Bois, je voyais la population changer progressivement. A Gare-du-Nord, tous les Blancs descendent, c’est comme une ultime frontière. Ne restent que les Noirs, les Arabes, les Tamouls. Très peu de Parisiens prennent le RER B vers le nord, sauf pour se rendre à l’aéroport de Roissy.

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