Economie

« Le véritable souverain monétaire, aujourd’hui, c’est la finance »

Chronique. Dans la théorie monétaire moderne, très en vogue actuellement, la monnaie est la créature de l’Etat : elle lui appartient, il la crée et la dirige à sa guise vers les utilisations qu’il souhaite. Mais est-ce bien la réalité du capitalisme contemporain ? Non, le pouvoir monétaire n’appartient plus aux Etats. Les banques et leur banque centrale s’en sont emparées dans le capitalisme marchand d’hier. En ont-elles toujours l’exclusivité ? Non, car les marchés financiers l’ont aussi dans le capitalisme financiarisé d’aujourd’hui. Et peut-être les GAFA se l’arrogeront-ils dans le capitalisme numérique de demain. A moins de remettre ce pouvoir au service du bien commun. C’est donc sur le terrain monétaire que va se jouer la bataille des capitalismes.

Popularisée par les ouvrages des économistes Stephanie Kelton, Le Mythe du déficit (Les liens qui libèrent, 368 pages, 23,50 euros), et Pavlina Tcherneva, La Garantie d’emploi (La Découverte, 152 pages, 18 euros), la théorie monétaire moderne (TMM) voit l’Etat comme le souverain monétaire, car lui seul désigne le nom de l’unité de compte officielle (l’euro, le dollar, etc.). L’Etat émet la monnaie officielle en la dépensant et les agents économiques sont obligés de s’en procurer pour payer leurs impôts, car seule la monnaie officielle a pouvoir libératoire en la matière. L’Etat, armé de son bras monétaire – la banque centrale, nullement indépendante, est présentée comme son extension par la TMM –, a les moyens de dépenser sans contrainte : ni le déficit ni la dette ne sont un problème (c’est la thèse de Stephanie Kelton). La puissance publique est aussi en mesure de garantir l’emploi en dernier ressort (c’est la thèse de Pavlina Tcherneva).

Architecture à deux niveaux

Mais les partisans de la théorie monétaire moderne ont tendance à confondre la réalité avec ce qu’ils voudraient qu’elle soit. Car dans les faits, ce n’est pas l’Etat qui émet la monnaie, ni d’ailleurs la banque centrale seule, mais le secteur bancaire dans son ensemble. La TMM fait perdre de vue la réalité concrète de la création monétaire : les banques créent la monnaie en octroyant des crédits et en achetant des titres, puis se refinancent auprès de la banque centrale, qui crée la monnaie centrale à l’occasion des prêts qu’elle fait aux banques ou d’achats de titres qu’elle réalise depuis la crise financière et qu’elle a amplifiés pendant la crise sanitaire.

Lire la chronique de Patrick Artus : « Le débat autour de la théorie monétaire moderne est passionnant »

Le pouvoir de la monnaie n’appartient donc pas à l’Etat aujourd’hui, même si la monnaie officielle est celle qu’il désigne comme telle. Pas plus d’ailleurs à l’Etat américain, fût-il celui de la devise-clé, qu’à ceux de la zone euro, qui partagent la même monnaie sans s’être unis politiquement. Il n’est même pas certain que ce pouvoir appartienne encore pleinement à l’ensemble formé par les banques et leur banque centrale. L’architecture monétaire à deux niveaux héritée du XIXe siècle, avec au premier niveau la banque centrale et au second niveau les banques pourvoyeuses de liquidité à l’économie, est en pleine mutation. Et cette mutation ne va pas du tout dans le sens des vœux des partisans de la TMM, car le mode d’émission de la monnaie répond de moins en moins aux besoins économiques de tous, mais de plus en plus à ceux des marchés financiers et des institutions qui y opèrent : le véritable souverain monétaire, aujourd’hui, c’est la finance.

Il vous reste 43.13% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.


Source link

Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page