Santé

Tout savoir (ou presque) sur le mal de dos chronique


D’où vient le mal de dos chronique ? Quelles sont ses causes ? Tant de questions dont on pense souvent que les réponses sont bien tranchées : mauvaise posture ou « faux » mouvement. Pourtant, ces facteurs biomécaniques jouent un rôle très faible dans la chronicisation de la douleur. Préparez-vous à déconstruire les plus grandes idées reçues sur le mal de dos auxquelles vous adhérez.

 

« Tiens-toi droit ! », « Attention à ton dos quand tu te baisses », « Corrige ta posture en dix jours grâce à cet exercice », « De toute façon, j’aurai mal toute ma vie à cause de ma cyphose ». Qui, parmi nous, n’a pas été victime d’une seule idée reçue sur le mal de dos et plus précisément sur les douleurs lombaires ? Rares, voire inexistants, sont celles et ceux qui y ont échappé. Moi-même, avant de me poser la question et de faire quelques recherches, j’étais pétri de bon nombre d’entre elles. Ces dernières sont très répandues. Pis encore, elle se propage à travers notre système de santé. Dans cet article, je vous propose de remettre en question ce que vous pensez savoir au sujet du mal de dos et de vous laisser guider par les données scientifiques. Pour m’aider au travers de ce sujet sinueux et complexe, j’ai interrogé Éric Bouthier, kinésithérapeute, spécialisé dans le traitement des douleurs chroniques.

L’hégémonie de l’hypothèse biomécanique

Nous pensons tous que les douleurs que nous avons sont dues à une mauvaise posture, à des « faux » mouvements, à des nerfs coincés ou à d’autres choses encore plus farfelues. Et pour cause, l’hypothèse biomécanique de la douleur est l’une des plus répandue. « Historiquement, le champ de la gestion de la douleur vient d’un modèle très biomédical. Dès lors, on doit trouver une cause physique qui explique la douleur. C’est de là que vient l’hypothèse de la posture avec son exemple typique des douleurs à l’épaule causées par la tête en avant et les épaules enroulées qui provoqueraient des tensions et expliqueraient de façon quasi nécessaire et suffisante la douleur », explique Éric Bouthier, kinésithérapeute, spécialisé dans le traitement des douleurs chroniques.

Un facteur pas si important qu’on ne le pensait 

Et pourtant, la cause biomécanique apparaît désormais comme un facteur peu important dans la persistance de la douleur. « Les contraintes biomécaniques peuvent participer à engendrer des douleurs, que ce soit sur son apparition ou sur sa persistance. Mais les données scientifiques que nous possédons aujourd’hui sont unanimes : ce sont les facteurs psycho-sociaux qui causent en grande partie les douleurs », assure Éric Bouthier. 

Alors que nous disent ces données scientifiques ? Premièrement, les corrélations entre posture et douleur sont éparses. « Étant donné l’importance que donne l’hypothèse biomécanique à la posture dans l’explication de la douleur, on devrait voir des corrélations fortes et persistantes apparaître. Or, ce n’est pas le cas. Les personnes qui se tiennent “mal” ne semblent pas avoir plus de douleur que les autres », explique-t-il. Deuxièmement, les essais d’interventions visant à corriger ou à améliorer cette posture ne semblent pas donner de bons résultats mécanistes. « Il y a plusieurs revues systématiques dans la littérature qui démontrent clairement que les programmes d’exercices pour améliorer la stabilité lombaire améliore les symptômes cliniques. Pour autant, les symptômes s’améliorent sans que le paramètre posture ne change réellement. C’est donc que l’explication est à chercher ailleurs », détaille le kinésithérapeute.

Avec ces deux éléments, nous avons des arguments assez forts pour réfuter l’hypothèse biomécanique. L’absence de corrélation persistante, d’un côté, qui met en doute jusqu’à l’existence du phénomène dans le pire des cas, au moins son caractère nécessaire, suffisant et prépondérant. L’absence de prédictibilité, de l’autre, qui vient porter un coup sévère à la relation de causalité présumée. Bien sûr, les tenants de cette hypothèse pourront toujours trouver des hypothèses auxiliaires auxquelles se raccrocher. Sauf que d’autres études ont apporté des preuves convaincantes pour expliquer autrement le phénomène de la douleur persistante du bas du dos.  

L’important se trouve surtout dans la tête du patient  

Pour tenter d’expliquer la douleur, il faut quitter le monde des théories biomédicales et aller voir du côté des théories psychologiques et des théories en neurosciences. Une autre hypothèse avancée est que ce sont les représentations des patients, ce qu’ils pensent de leur douleur, leur état de stress, d’anxiété, etc. qui vont contribuer à l’installation durable de cette dernière. Qu’en est-il alors pour cette hypothèse ? 

Contrairement à l’hypothèse biomécanique, les corrélations sont assez fortes et cohérentes entre les cohorte. « Plusieurs études épidémiologiques suggèrent que les attentes des patients, leur estime d’eux-mêmes, la représentation de leur corps, de leur douleur, souvent influencée par des professionnels de santé, l’anxiété, la dépression, le niveau socio-économique… bref, autant de facteurs psychosociaux qui sont fortement corrélés à la chronicisation de la douleur », précise Éric Bouthier. 

Toujours à rebours de l’hypothèse biomécanique, des essais d’interventions existent et donnent de bons résultats bien qu’encore légers concernant la taille d’effet. « Il existe plusieurs méthodes comme les thérapies cognitives fonctionnelles qui montrent un léger bénéfice au-delà d’une prise en charge classique. Elle repose sur trois piliers. Dans un premier temps, donner du sens à la douleur du patient. Dans une seconde phase, travailler sur l’exposition incrémentale au mouvement, à l’exercice ou à la situation qui pose problème [comme cela se fait en thérapie cognitive comportementale pour traiter les phobies, ndlr]. Enfin, dans une troisième et dernière étape, on va aider la personne à retourner vers des activités qu’elle aime et qu’elle apprécie en changeant la représentation qu’elle a de sa douleur afin de lui permettre de bouger à nouveau », développe Éric Bouthier avant de conclure : « Quoi qu’il en soit, la prise en charge de la douleur chronique est destinée à être de plus en plus pluridisciplinaire avec, par exemple, un médecin, un kinésithérapeute, un psychologue, un diététicien, etc. »

Comment ces facteurs se matérialisent-ils ? 

Si vous avez l’esprit scientifique et que vous êtes un fervent partisan du matérialisme méthodologique, vous vous dites certainement que tout ça est bien sympathique, mais comment ce qui se trouve dans ma tête — mes pensées, mes représentations, mes croyances — agit sur un mécanisme biochimique et électrique comme le signal de la douleur. C’est une très bonne question. Nous n’allons pas y répondre de façon précise, cela demanderait d’aller faire un tour du côté de la philosophie de l’esprit. En revanche, nous savons que l’ensemble de ces facteurs psycho-sociaux sont corrélés à des variations physiologiques précises. « Face à l’anxiété ou au stress que peuvent générer de fausses croyances ou des blocages psychologiques, le système nerveux central va en quelque sorte se mettre en alerte plus facilement. Dès lors, va s’en suivre une série d’évènements qui vont former un cercle vicieux : modification du système endocrinien entretenant les facteurs psychologiques comme la faible estime de soi ou l’incapacité à agir sur sa douleur. Et la boucle est bouclée avec le fait que la grande majorité des soignants entretient ces mythes et utilise une sémantique peu appropriée pour communiquer sur la douleur avec leurs patients. Il reste un énorme travail à réaliser de ce côté-là », déplore Éric Bouthier. 

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