Economie

Faut-il gommer son accent pour réussir son entrée dans la vie active ?

Mathilde n’a pas saisi tout de suite ce qui clochait. Quand elle laissait des messages vocaux, les clients ne la recontactaient pas. Durant des semaines, son répondeur est resté désespérément vide. « J’ai fini par comprendre que ce qui faisait obstacle, c’était mon accent », raconte cette agente immobilière de 24 ans.

Mathilde a grandi dans un petit village près de Lourdes, d’où elle a hérité des intonations chantantes des Hautes-Pyrénées. A Bordeaux, où elle débute sa vie professionnelle, cet accent ne lui pose aucun problème. Mais, quand elle déménage à Paris pour suivre son compagnon, le contraste est déroutant. « Au début, je ne comprenais pas tout quand mes collègues parisiens me parlaient et vice versa. Surtout, pour prospecter, je laisse toujours mon numéro, mais il finit en 45, 47… Deux chiffres sur lesquels ma voix monte beaucoup. »

Taquineries, moqueries, imitations…

Si certains locataires tendent l’oreille, amusés, beaucoup de propriétaires se figent. « Ce sera avec votre collègue, pas avec vous », lui rétorque-t-on, sans détour. « On me faisait comprendre qu’avec cet accent, je ne pouvais pas connaître mon métier, et encore moins le marché parisien, relate Mathilde. Je suis fière de mon Sud et je m’étais dit que je ne laisserais jamais tomber mon accent pour des Parigots : c’est pourtant ce que j’ai fini par faire. »

« Ce qu’on appelle le français standard, que l’on associe souvent à tort à l’accent parisien, correspond en fait à une élite qui entretient une vision très puriste de la langue. »

Quelques semaines après son arrivée, la jeune femme s’entraîne à prononcer son numéro de téléphone, bouche son nez sur les « 40 » et enregistre quinze fois son message de répondeur. En rendez-vous, elle évite les mots qui finissent en « an » ou en « in » pour ne pas chuter. Une gymnastique fatigante, à l’issue de laquelle sa voix ressort lissée, reconnaît-elle tristement.

Son cas n’est pas isolé. En milieu professionnel, l’accent fait souvent figure de tare : jugé « trop peu sérieux » et associé au pastis ou encore au maroilles et à la beauferie, sauce Bienvenue chez les Ch’tis. Il suffit de regarder les commentaires qui ont suivi la nomination de Jean Castex, en juillet : « chantant », « terrible », « Oh putaing ! », a-t-on lu sur les réseaux sociaux à propos de l’accent gersois du nouveau Premier ministre.

Les intonations régionales, sociales ou étrangères peuvent se transformer en handicap dès les premiers jobs. Un élément de poids à l’heure où l’insertion des jeunes diplômés est plus que jamais remise en cause par la crise et où les maigres offres d’emploi sont disputées. « La France s’est construite, dès le XVIIe siècle, autour de l’idée d’une langue homogène, ce qu’on appelle aujourd’hui le français standard, analyse Médéric Gasquet-Cyrus, sociolinguiste à l’université Aix-Marseille. On l’associe souvent à tort à l’accent parisien, mais il correspond en fait à une élite au départ aristocratique puis bourgeoise, qui entretient une vision très puriste de la langue. »

Il vous reste 67.21% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.


Source link

Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page