Economie

« Les jeunes, habituellement si prompts à critiquer leurs parents, les critiquent rarement sur l’argent »

Entre les jeunes adultes et leurs parents, l’argent est au centre d’un « jeu relationnel », constate la philosophe et thérapeuthe familiale Nicole Prieur.

Un premier job d’été, un premier salaire, une chambre d’étudiant à payer, un premier crédit, voire un premier héritage, une installation à deux ou un premier bébé : entre 18 et 30 ans, l’argent devient subitement une question centrale dans la vie quotidienne des jeunes adultes. C’est l’âge aussi de recevoir les « plein pouvoirs » sur ces livrets d’épargne que les parents ont pu constituer pour eux… Avec à la clé, forcément, une foule d’implications psychologiques et relationnelles, détaille la philosophe et thérapeute familiale Nicole Prieur, autrice de La Famille, l’argent, l’amour. Les enjeux psychologiques des questions matérielles (Albin Michel, 2016).

L’argent a-t-il une « valeur » spécifique, différente, pour les jeunes adultes ?

Nicole Prieur.- Les 18-30 ans sont une tranche d’âge très intéressante sur ce point. C’est dans ces années que se joue l’autonomie financière, matérielle, mais surtout psychique. C’est l’âge où l’on se donne les moyens de se libérer de sa famille, et l’argent est un de ces moyens. Avec toutefois une évolution : si les 18-25 ans sont quasi dans une post-adolescence, une période intermédiaire où ils construisent leur indépendance, les 25-30 ans commencent à construire quelque chose, un couple par exemple.

C’est aussi à cet âge que, généralement, les jeunes commencent à parler sérieusement d’argent avec leurs parents, qui leur donneront des conseils financiers – ils ont une petite fenêtre de tir, avant que l’enfant se mette en couple, après ils n’oseront plus interférer… –, mais aussi aborderont avec eux pour la première fois les questions de transmission, d’héritage. L’impact n’est bien sûr pas que matériel : c’est signe que la relation familiale se transforme, qu’on traite le jeune comme un adulte, la place de chacun dans la famille évolue.

Comment épargne-t-on à cet âge ?

Avant de se demander ce qu’ils font de leur argent, il faut se demander d’où il vient. Il n’aura pas, à leurs yeux, la même valeur selon sa nature et sa provenance. Ce qu’il y a derrière l’argent dit ce que je peux m’autoriser à en faire…

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Des études ont ainsi montré que l’argent versé mensuellement par les parents aux jeunes adultes, par exemple pour payer leur loyer, ou leurs dépenses courantes, est perçu comme un dû et dépensé. Alors que l’argent gagné par leur propre travail, leurs premiers jobs d’été par exemple, est davantage mis de côté.

Dix-huit à trente ans, c’est aussi l’âge où l’on peut recevoir une donation (elles sont incitées fiscalement) ou un héritage de ses grands-parents : cet argent aura une valeur plus symbolique encore, et les jeunes le mettront généralement de côté.

Quid de l’épargne que les parents ont pu constituer au fil du temps au nom de l’enfant (sur un livret, une assurance-vie, ou transmis par donation) c’est son argent, mais… pas tout à fait ?

Ce que l’on constate, c’est qu’il est perçu comme une garantie pour son avenir et le message reçu avec est « il ne faut pas en faire n’importe quoi ». Les jeunes ont bien conscience de la valeur qu’il a pour leurs parents.

L’argent transmis par les parents est, disons, de l’argent lourd : il me maintient dans une loyauté vis-à-vis d’eux, me rappelle que je leur dois quelque chose, que je me dois de répondre à leurs attentes. Pas que dans la manière d’utiliser cet argent, d’ailleurs, mais aussi, plus généralement, dans la manière de me conduire, de leur rendre visite, etc.

Certes, les parents ne se rendent pas compte en général de cette lourdeur, mais ont quand même souvent conscience que c’est une façon de garder le contrôle sur le jeune, il y a un jeu relationnel.

Le rapport à l’argent, l’épargne, l’investissement, est-il hérité de la famille à cet âge ?

Oui, on hérite d’abord son rapport à l’argent de sa famille. C’est frappant, notamment dans les familles de propriétaires : les jeunes expliquent rapidement qu’ils ne veulent pas jeter l’argent par les fenêtres en payant un loyer, et parlent d’acheter.

Ce qui n’est pas surprenant, vu que c’est un sujet encore très tabou, on n’interroge pas beaucoup de monde sur l’argent, et donc on hérite inconsciemment de ce qu’on a vu chez ses parents.

D’ailleurs les jeunes, habituellement si prompts à critiquer leurs parents, les critiquent rarement sur l’argent, ils mesurent bien que c’est le fruit du labeur de la famille et disent souvent « ils ont fait ce qu’ils pouvaient », sans prendre de distance. En tout cas jusqu’à ce qu’ils soient en couple et qu’ils se trouvent, par la rencontre de deux rapports à l’argent différents, obligés de s’interroger sur leur rapport à l’argent et d’en discuter avec l’autre.

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On parle ici du couple de jeunes adultes, mais ce moment est aussi, du point de vue du rapport à l’argent, sensible pour le couple formé par leurs parents. Car c’est à cette période qu’ils doivent se poser une question-clé : est-ce que je continue à soutenir financièrement mon enfant adulte ? Je l’aide à acheter son appartement ? Je lui paie une partie de son loyer ? Je le laisse se débrouiller ? Souvent, père et mère ne seront pas d’accord car cela renvoie à des rapports à l’argent, à la vie et au travail différents.


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