Economie

« Longtemps espérée, la révolution du vélo a enfin lieu. Mais elle tourne à l’embrouille générale »

Chronique. Personne n’avait prévu cette conséquence du Covid-19 : les pistes cyclables, longtemps désespérément désertes, sont devenues en quelques semaines des paniers de crabes. Si le « monde d’après » ressemble à ce qui s’y passe, mieux vaut regrimper illico dans une machine à remonter le temps. Le trajet sympa, le nez au vent, avec l’assurance d’arriver un peu moite mais à l’heure et la bonne conscience d’un peu de sport et d’un geste pour la planète, a laissé la place à une foire d’empoigne, entre coups de sonnette rageurs, mêlées aux carrefours et regards hautains des vieux routards sur les nouveaux convertis.

« Si j’en réchappe, j’adhère au MDB [Mouvement de défense de la bicyclette] », disait un tract de 1980 représentant un petit cycliste en perdition dans une marée automobile hostile. On y est revenu, sauf que le flot est désormais cycliste. Et que les usagers du vélo, présumés « cool » et responsables, se comportent parfois comme des caricatures d’automobilistes : égocentriques, agressifs, indisciplinés. On explique la hargne de certains conducteurs par le cocon isolé du monde où ils sont assis. Apparemment, le grand air ne suffit pas à immuniser contre l’aigreur et le n’importe quoi. Longtemps espérée, la grande révolution du vélo a enfin lieu. Mais elle tourne à l’embrouille générale.

La montée en puissance de la bicyclette en temps de Covid a été si inattendue et si spectaculaire que ses conséquences sociétales, voire politiques, restent floues. Toutes les villes de France ont enregistré une augmentation brutale du trafic – soit + 67 % en un an à Paris et jusqu’à + 200 % sur certains axes.

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Phénomène imprévu, la bicyclette et la distanciation sociale qu’elle impose naturellement ont séduit des strates nouvelles de la population, qui préfèrent les pistes cyclables à la promiscuité des transports en commun. Divine surprise pour les édiles, la montée en puissance du cyclisme survient au moment où leurs politiques pro-vélo parviennent à maturité. Mais ce que dit le comportement des nouvelles masses cyclistes sur notre (non) éducation routière, notre individualisme ou notre (in) capacité à communiquer reste à analyser.

Ajustement mutuel des conduites

La bagarre pour l’usage de la voie publique n’est pas nouvelle : voitures à cheval contre automobile au début du siècle passé, « tout-auto » écrasant dans l’après-guerre, lutte pour les droits du piéton et du cycliste depuis 1968. A écouter Frédéric Héran, économiste et urbaniste à l’université de Lille, le développement d’un mode de déplacement commence toujours dans une certaine anarchie : « Le “ôte-toi de là que je m’y mette” a dominé les mœurs automobiles dans l’après-guerre au prix d’une mortalité terrible, explique-t-il. Au bout d’un moment, les gens apprennent à cohabiter. » Selon l’auteur du Retour de la bicyclette (La Découverte, 2014), l’affaire dépasse les clichés culturels : bien que possiblement influencés par l’Allemagne, les cyclistes strasbourgeois se montraient indisciplinés avant que leur ville n’aménage ses rues pour eux.

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