Femme

rentrée littéraire

  Fille  » de Camille Laurens (Gallimard)

«  C’est une fille  »  : ce sont les premiers mots du livre. Dans les années soixante, à la naissance d’une fille, on sortait rarement le champagne. On faisait des enfants jusqu’à pouvoir tricoter en bleu et s’assurer une digne relève. Ce roman décline la condition féminine des années soixante à nos jours, sur trois générations de femmes. Naître fille, se vivre en tant que fille, c’est d’abord une histoire de langage, d’intention. Laurence naît après sa sœur Claude, d’une mère femme au foyer et d’un père médecin généraliste. C’est l’époque où on traite les filles de pisseuses. On demande au père  : «  vous avez des enfants  »  ? «  non  », dit-il «  j’ai des filles  ». Elles feront de la danse, plus tard, un beau mariage si elles ne sont pas trop vilaines. Naître fille, c’est avoir toujours tout faux. Pour ne pas coiffer sainte-Catherine, Laurence se marie avant l’âge de 25 ans. Elle attend un enfant, un garçon. Le récit de l’accouchement et de la mort du nouveau-né (un garçon bien sûr, dit-on seulement « la nouvelle-née? ») est effroyable. La femme n’est qu’un rouage, une courroie de transmission, jusque dans le discours des médecins. On plaint Christian, le mari éploré, de Laurence il n’est bientôt plus question. Elle aura plus tard un autre enfant, cette fois, «  c’est une fille  ».  Alice, comme la Alice du conte. La fillette fait penser à Shiloh, la fille de Angelina Jolie et de Brad Pitt, garçon manqué ou fille réussie. Comme Shiloh, Alice ne veut pas porter de robe, exige qu’on l’appelle « Bricolage », joue au foot, se coupe elle-même les cheveux. Une pionnière d’un autre style, grandissant dans une liberté qui échappe à sa mère. La boucle n’est pas bouclée, bien au contraire. Un roman-document paradoxalement plein de chair et de joie, à moins qu’il ne s’agisse tout simplement de la rage de vivre. On n’a qu’une envie  : ranger ce livre dans sa bibliothèque pour le relire et le faire lire.

«  Les funambules  » de Mohammed Aïssaoui (Gallimard)

Le jeune Kateb (Kateb signifie «  écrire  » en arabe) a quitté l’Algérie enfant avec sa mère. Père absent, qui existe à peine dans le discours de la mère. De lui on ne saura pas grand-chose sinon qu’il a manqué au fils un repère important. En France attend le couple mère-fils une vie pauvre, pas déprimante mais sans fantaisie. Comme beaucoup d’enfants de familles précaires, le jeune Kateb comprend vite que dans sa situation, on s’en sort par les études. Sa planche de salut sera la littérature. Il deviendra écrivain public, aidant à son tour les démunis ou les analphabètes. Est-ce une manière de réparer la vie de sa mère, démunie et analphabète  ? De jeter un pont entre ce père absent et lui  ? Lui envoyer une bouteille à la mer  ? On se sent toujours en dette vis à vis de ses parents. Cette vie d’écrivain public le fera évoluer aux côtés d’un monde efficace et discret, celui des associatifs, des bénévoles qui se démènent pour aider ceux qui n’y arrivent plus. Ce texte a le ton juste et digne du film-documentaire «  Se battre  » de Jean-Pierre Duret et Andréa  Santana sorti en 2014, sur ces combats quotidiens menés par des hommes et des femmes dans la galère et des bénévoles qui croient en un monde plus solidaire. Ils sont ces «  funambules  ». Il y a dans le roman de Mohammed Aïssaoui une lumière et une foi qui font beaucoup de bien.

«  Mon père, ma mère, mes tremblements de terre  », de Julien Dufresne- Lamy (Belfond)

«  Bientôt son père sortira du bloc. Elle s’appellera Alice  ». Le roman commence sur ces mots. Le fils bute sur ces mots, sur ce que l’on nomme communément «  changement de sexe  », «  réassignation  », voire «  travelo  », chose que l’on préfère nettement voir arriver chez les autres. Ce n’est pas le premier livre sur la question mais c’est celui qui transmet le plus justement le  les émotions qui agitent l’entourage d’un homme voulant devenir une femme. Sans parler de la nouvelle répartition des rôles dans la famille, l’épouse mutant en co-épouse, le fils en père de son père lorsqu’il le surprend un soir dans le garage affublé d’une perruque, scène obscène et bouleversante. L’amour du fils pour son père subit les «  pourquoi lui, pourquoi nous  ? », encaisse les moqueries venues de l’extérieur. Le fils veut aimer son père malgré «  ça  », le protéger, même quand celui-ci, euphorique, en pleine transition, aimerait qu’on l’appelle déjà Alice. Difficile pour un jeune adolescent lui-même dans la tourmente hormonale d’accepter le dégoût de son père pour les signes extérieurs de virilité. Et difficile pour sa femme de voir son mari disparaître petit à petit. Dire que dans ce roman l’amour triomphe des difficultés serait réducteur. Il serait plus juste de dire que la vie continue avec ou malgré «  ça  ». Par l’auteur de «  Jolis, jolis monstres », sur le phénomène drag queen.

«  Quitter Madrid  » de Sarah Manigne (Mercure de France)

Les attentats de Madrid en 2004 ont touché plusieurs trains de banlieue dans différentes gares. La narratrice se trouve dans l’un d’eux, à Atocha. Miraculée, elle ne sera pourtant plus jamais la même. Le complexe du survivant est abordé ici à travers la féminité, le lien amoureux et la peinture. Ses cheveux sont la dernière partie de son corps à garder longtemps l’odeur et les particules de chair humaine et de soufre. Reste cette poisse difficile à localiser qui se diffuse en elle et change son regard sur le monde. Il y a ce sentiment d’étrangeté qui s’empare d’elle lorsqu’elle retrouve Angel, son cher et tendre. Il y a désormais entre eux l’odeur de la mort, une expérience qu’elle a vécu seule puisqu’il n’a pas su, à l’instant T pour l’attentat, il dormait, ne l’a pas appelée, ne l’a pas cherchée. L’art est son métier. Saura-t-il la réchauffer et la faire revenir du côté des vivants  ? C’est au musée du Prado qu’elle cherche la réponse. Voir, pour ressentir, retrouver des émotions enfuies. Restauratrice d’oeuvres d’art au musée, la jeune Alice tente d’effacer les images de l’attentat en scrutant un tableau de Zurbaran, peintre du Siècle d’Or espagnol. Ses saintes martyres seraient-elles la part d’elle-même morte dans l’attentat  ?

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