Economie

« Trop de studios ont intérêt à ce que le monopole d’Apple craque »

En essayant de contourner la commission prélevée par Apple sur les revenus des applications, Epic, le studio qui a créé « Fortnite », s’est immédiatement attiré les foudres du constructeur.

Depuis quelques semaines, un combat s’est engagé entre Epic Games, le studio américain à l’origine du jeu Fortnite, et Apple, le géant américain qui gère à la fois les iPhone, iPad, ainsi que les logiciels et applications qui tournent sous leur environnement iOS.

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L’enjeu est de taille. Selon le cabinet d’analyse Sensor Tower, les innombrables jeux vidéo sortis sur smartphone et tablette ont dégagé 61,7 milliards de dollars en 2019 (51,9 milliards d’euros). Cela correspond à plus d’un tiers du chiffre d’affaires de toute l’industrie du jeu vidéo sur la même année. Selon le baromètre 2019 du Syndicat national du jeu vidéo, l’immense majorité de ces jeux mobiles sont distribués sur les magasins d’applications Google Play Store et App Store.

Or, de manière générale, Apple comme Google prennent une commission de 30 % sur les revenus dégagés par les transactions, par exemple lorsqu’un joueur achète un bonus ou un objet dans un jeu vidéo, qui se font dans les applications distribuées sur leurs plates-formes.

Mais Epic Games, nouveau mastodonte du jeu vidéo, a voulu apporter une mise à jour à l’édition iOS de son jeu à très grand succès, Fortnite, pour tenter de contourner cette commission. Et ce, alors que les achats – optionnels – de costumes ou d’ajouts esthétiques génèrent de gros revenus pour le studio.

Apple a immédiatement réagi en supprimant Fortnite de son App Store. Epic a contre-attaqué en justice, mais le jeu reste exclu de l’environnement iOS. Aujourd’hui, les joueurs de Fortnite sur iPhone et iPad ne peuvent plus installer de mises à jour : ils sont actuellement privés de la dernière version du jeu, et de la nouvelle saison déployée jeudi 27 août.

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Pour Stéphane Rappeneau, responsable des financements des studios de développement à la Société générale et observateur de l’industrie du jeu vidéo, l’issue de ce conflit juridique et économique pourrait avoir des conséquences majeures.

Que peut attendre Epic de cette affaire ? Est-ce que l’entreprise cherche à obtenir un rabais sur la commission prise par Apple ?

Stéphane Rappeneau : Epic peut vouloir deux choses. Soit ouvrir un portail d’applications concurrent sur mobile, mais ça va être très difficile. Soit obtenir un deal spécial avec Apple – par exemple : Apple taxerait moins Epic que d’autres développeurs de jeux vidéo sur mobile. Mais je ne suis pas sûr que c’est ce que le PDG d’Epic Games, Tim Sweeney, recherche, car il axe toute sa communication sur le fait de se battre pour tous les développeurs.

Par contre, pousser Apple à baisser sa commission prélevée dans les applications pour tout le monde, voire la faire réglementer, je pense que ça serait relativement facile à mettre en place. Les régulateurs du monde entier verraient ça d’un bon œil.

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Beaucoup de monde attendait-il une telle action contre Apple ?

Une lutte juridique de cette ampleur, contre Apple, ce sont des millions de dollars de frais d’avocats, un impact sur l’image de l’entreprise. Les petites structures n’ont clairement pas les moyens de s’engager dans ce genre de combats. Mais tout le monde est du côté d’Epic Games : la taxe Apple est injustifiée au regard des coûts.

Epic avait anticipé la réaction d’Apple, en lançant une campagne de communication dès la suppression de « Fortnite » sur l’App Store. Comment jugez-vous la stratégie du studio ?

La stratégie d’Epic a été assez violente. Ils ont attaqué sur le plan marketing, sur le plan juridique… Mais Epic a beau être une entreprise puissante, ils dégagent moins de revenus qu’Apple et étaient obligés de mettre l’opinion publique de leur côté pour affronter un géant comme Apple. Même si, devant un tribunal, le soutien des joueurs et de l’opinion ne pèsera rien, et que le vrai terrain de jeu sera juridique et politique.

Par ailleurs, Epic a sûrement calculé ce qu’une telle opération pouvait leur coûter. Les revenus de Fortnite sur iOS et Android sont à mon avis minoritaires pour Epic. Si ça leur coûte 100 millions de dollars pour derrière négocier une commission Apple qui leur est plus favorable, ça sera bénéfique pour eux.

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Le régulateur américain du commerce pourrait-il s’en mêler et s’attaquer au monopole de la distribution d’Apple sur le marché des applications pour iOS ?

L’audition devant le Congrès américain d’Apple, Facebook, Google et Amazon fin juillet a montré que [le régulateur américain du commerce] n’a pas fait son boulot depuis vingt ans. Pendant vingt ans, les Américains ont protégé leur pépite. Maintenant que les gouvernements ont du mal à reprendre la main sur les GAFA, la question de la réglementation et des enjeux de concurrence se pose. Aujourd’hui, le grand public se rend compte des problèmes posés par le monopole des GAFA.

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Est-ce qu’Apple a ses chances dans cette bataille pour préserver son système de commissions ?

Il y a deux ans, j’aurais dit oui. Aujourd’hui, la décision est forcément politique. Si le gouvernement laisse passer ça, il laisse passer sa chance de mettre au pas Apple. Ça fait dix ans qu’on n’a pas vu un tel combat dans l’industrie du jeu vidéo, et ça va définir la structure du marché des années à venir. Trop de studios ont intérêt à ce que le monopole d’Apple craque.

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Quelles seraient les conséquences d’une victoire d’Epic ?

Depuis dix ou quinze ans, la croissance du jeu vidéo sur mobile était continue. Elle avait un petit peu diminué depuis un an. Si le monopole d’Apple craque, ça repartira à la hausse. Si Epic négocie un deal privilégié avec Apple, beaucoup de studios se mettront à négocier un rabais similaire : on arriverait à une baisse de la commission Apple pour tout le monde.


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