Economie

La mort de Philippe Mongin, philosophe de l’économie

L’économiste Philippe Mongin.

La communauté internationale de la philosophie économique vient de perdre une figure des plus originales : Philippe Mongin, directeur de recherche au CNRS et professeur à HEC, s’est éteint le 5 août au terme d’une longue maladie. Fils d’un professeur de médecine, élève de l’ENS, il s’oriente d’abord vers la philosophie et, après l’agrégation, soutient en 1978 une thèse de 3e cycle dirigée par Raymond Aron sur les manuscrits préparatoires du Capital de Marx, dits « Grundrisse ». Il se tourne ensuite vers l’économie mathématique à la suite d’un séjour à l’université de Cambridge. Il ne renoncera cependant jamais à la philosophie. Au contraire, il doit pour une large part l’originalité de son inspiration, et son renom mondial, à sa capacité de conjuguer les deux disciplines.

D’une étendue exceptionnelle, son œuvre inclut à la fois des avancées techniques considérables et des perspectives nouvelles sur la discipline économique et son objet. Le cœur de ses recherches se situe dans la théorie de la décision individuelle et collective en présence d’incertitude. Il montra en particulier comment les différences dans les croyances probabilistes individuelles peuvent rendre impossible une prise de décision rationnelle au niveau collectif : il y a des « unanimités fallacieuses » dans lesquelles les individus préfèrent la même option… pour des raisons opposées.

Homme de sciences

Il était l’un des meilleurs spécialistes de la rationalité, tirant parti d’une connaissance fine de l’œuvre du mathématicien américain Leonard Savage (1917-1971), théoricien de l’espérance d’utilité (l’utilité d’une décision est pondérée par la probabilité d’occurrence des événements) et de Herbert Simon (1916-2001), Prix Nobel d’économie 1978 pour ses travaux sur la rationalité limitée. Tout récemment, il était revenu sur le fameux paradoxe d’Allais, qui suggérait que le comportement de la plupart des gens ne suivrait pas les principes de Savage. Selon Philippe Mongin, Maurice Allais (1911-2010), Prix Nobel 1988, avait bien montré que l’espérance d’utilité ne peut être un critère de décision.

Lire aussi : La rigueur de Maurice Allais

Philippe Mongin fut également épistémologue, donnant des fondements solides à la notion de « connaissance commune » (il y a des choses, comme les règles du jeu, que tous les joueurs connaissent, savent que tous les connaissent, et ainsi de suite à l’infini) et l’un des pionniers de la théorie de l’agrégation collective des jugements individuels.

Féru de logique et de philosophie des sciences, il donna souvent à ses travaux une forte dimension méthodologique. Il s’est ainsi penché sur la distinction entre l’économie normative (qui se préoccupe de ce qui devrait être) et l’économie positive (qui porte sur ce qui est), ou sur les formes du progrès scientifique en économie. Il s’était récemment passionné pour le courant émergent des analytic narratives (récits analytiques), qui applique la modélisation à la compréhension des faits historiques. Il proposa même une analyse originale de la bataille de Waterloo sous l’angle de la théorie des jeux en incertitude : alors que Clausewitz imputait la défaite de Napoléon à sa décision de diviser son armée, le modèle de Philippe Mongin montre que cette décision répondait à une stratégie prudente et sensée.

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