Economie

d’une guerre à l’autre, un art consommé du camouflage

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Publié aujourd’hui à 20h00

Un jeune soldat traverse le Tibre pour délivrer aux sénateurs un message de la plus haute importance : l’armée romaine exige la nomination d’un nouveau dictateur. Cet épisode légendaire du sac de Rome (390 av. J.-C.) obsède Pierre Samuel du Pont de Nemours (1739-1817). Et pour cause : l’économiste français est persuadé qu’il tient son nom de cet émissaire téméraire, un certain Pontius Cominius. « Les du Pont, à commencer par Pontius Cominius, (…) qui passa le Tibre sans bateau ne sachant pas nager, ont toujours été des hommes de résolution et de ressource », écrit-il en 1815 à son vieil ami, Thomas Jefferson, président des Etats-Unis (1801-1809).

Depuis qu’il a posé le pied en Amérique, en 1800, Pierre Samuel le bombarde de missives. Il lui chante les louanges de son fils, Eleuthère Irénée du Pont de Nemours, qui vient d’ouvrir une fabrique de poudre à canon dans l’Etat du Delaware, dans le nord-est du pays. C’est « un des meilleurs poudriers de France, où se font les meilleures poudres du monde » ; de ce fait, « il enverra des boulets à un cinquième de distance de plus que ne vont les boulets anglais et hollandais ».

« Marchands de mort »

Sous quelle bannière Pierre Samuel se range-t-il, au juste ? L’étendard des bellicistes ou le drapeau blanc des pacifistes ? Les deux, mon capitaine – tant que les intérêts de sa famille sont garantis. En honnête homme des Lumières, du Pont prend soin de préciser l’étymologie des curieux prénoms dont il a affublé son cadet : en grec ancien, Eleuthère signifie « libre », et Irénée « paix ». « Ce pacifique ami de la liberté espère en faisant de la poudre qu’elle ne servira pas à la guerre, fait-il miroiter à Jefferson, mais aux exercices préservateurs de la guerre (…), au commerce, à la chasse, aux travaux publics. » Son insistance sera payante : l’entreprise familiale – orthographiée DuPont, sans espace – deviendra bientôt le principal fournisseur du pays. Quant à l’ambiguïté du patriarche, elle déteindra sur la firme, qui ne cessera d’osciller entre les secteurs civils et militaires, la modernité et l’archaïsme.

Les du Pont de Nemours ont participé à la construction de l’Empire State Building, à New York. Photo datant de 1946.

La poudre des du Pont est de toutes les victoires – jusqu’à faire l’effet d’une potion magique sur leurs comptes en banque

Nul doute que Pierre Samuel, décédé en 1817, aurait été fier de voir ses héritiers jeter les fondations de sa patrie d’adoption, les Etats-Unis. Très vite, on utilise leurs explosifs sur les chantiers les plus emblématiques du Nouveau Monde. Les mines d’or, creusées lors de la Conquête de l’Ouest ? DuPont en est. Les gratte-ciel new-yorkais, érigés au tournant des années 1930 ? Idem – les du Pont installeront même certains de leurs employés dans l’Empire State Building, dont ils ont cofinancé la construction. Tout aussi spectaculaires, de somptueuses demeures commencent alors à sortir de terre, dans le nord du Delaware. Le petit Etat devient le fief attitré de la famille, qui se constitue, au fil des générations, en authentique dynastie industrielle. Derrière les moulures de leurs châteaux et les dorures de leurs villas, les du Pont cultivent les rites ésotériques et l’entre-soi, sur le modèle des aristocraties de la Vieille Europe.

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