Economie

« Les crises renforcent les tendances déjà en cours »

Entretien. David Marcus est actif dans les paiements en ligne depuis l’an 2000. Ex-PDG de l’entreprise de transfert d’argent Paypal, il a cofondé Libra, le projet de monnaie numérique lancé par Facebook avec une vingtaine de partenaires. Il est directeur de Novi (ex-Calibra), le porte-monnaie virtuel que l’entreprise de Mark Zuckerberg veut créer pour populariser Libra et l’intégrer à ses réseaux Facebook, WhatsApp, Messenger et Instagram.

La pandémie du coronavirus peut-elle être un point de bascule dans le recul des paiements en liquide ?

Les crises renforcent les tendances déjà en cours. L’essor des transactions électroniques va fortement s’accélérer. Certains disent qu’il n’y aura plus de cash dans cinq ans : je pense que ça va mettre plus longtemps que ça. Mais à un horizon de vingt ans, l’utilisation des espèces sera vraiment très limitée. Dans les pays où la population aura accès à un smartphone et à des services sur l’Internet mobile, la grosse majorité – voire l’intégralité – des transactions sera numérique.

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Les obstacles au déploiement des paiements en ligne sont-ils réglementaires, culturels ?

Le problème de fond, c’est la fragmentation des réseaux utilisés pour déplacer de l’argent dans le monde. C’est une frustration personnelle et c’est ce que nous essayons de résoudre avec Libra. En Europe, les systèmes opèrent en quasi-temps réel et à bas coût, mais ils sont limités aux banques et à l’Europe. On voit en Inde ou en Chine des systèmes de paiement qui marchent très bien localement, mais pas en dehors. Aux Etats-Unis, c’est pire, on a un système antédiluvien qui met trois jours à transférer de l’argent de banque à banque…

Cela rappelle le monde des télécoms avant Internet : on payait un euro par minute pour appeler les Etats-Unis depuis la France, 20 centimes d’euros par texto – et ces derniers n’étaient pas interopérables avec certains pays. Internet est arrivé et on a pu bâtir des applications de communication comme Whatsapp, qui permettent d’échanger avec n’importe qui dans le monde, de façon illimitée. Ce que nous essayons de faire avec Libra, c’est un système de transfert d’argent efficace et accessible, concurrentiel et pas contrôlé par une entreprise. Et sur ce réseau seront développés des services, comme Novi, le porte-monnaie de Facebook.

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A quoi pourra servir Novi, à payer son pain ?

Aujourd’hui, on ne rencontre pas de problème pour payer son pain à la boulangerie : c’est facile, efficace, pas cher… Libra ou Novi n’apporteront rien de plus. Mais dans des pays qui utilisent principalement des espèces, où des familles dépendent financièrement de proches qui leur envoient de l’argent depuis l’étranger, une vraie révolution de fond peut se produire. Nous allons pouvoir réduire les coûts et faciliter l‘utilisation de services. On espère, avec Novi, faciliter les paiements transfrontaliers.

Le cœur de cible de Novi, c’est une famille indienne sans compte bancaire qui reçoit de l’argent d’un proche installé en Californie comme ingénieur ?

Dans un premier temps, oui. Mais, à terme, si une plate-forme et un porte-monnaie vous permettent d’envoyer et de recevoir de l’argent du monde entier, à un coût quasi nul, et sont intégrés avec les services que vous utilisez tous les jours, vous allez l’utiliser de façon plus régulière, pour des paiements domestiques de personne à personne ou pour des paiements en ligne.

Est-ce que, derrière les monnaies numériques, se profile une autre couche de services comme l’identité numérique, les permis de conduire, etc. ?

Cela va même au-delà. Il y a ce qui touche à notre identité : disposer d’une identité numérique et pouvoir la contrôler pour ouvrir de nouveaux comptes, par exemple. Mais d’autres services vont se développer autour de l’argent programmable : sur Libra, nous avons un langage de programmation baptisé Move, qui permet de faire des « smart contracts » [des contrats codés dans la blockchain, un protocole informatique fondé sur la cryptographie et permettant de valider et de répertorier des transactions]. Le contrat s’exécute automatiquement, donc vous n’avez pas besoin d’une tierce partie à laquelle faire confiance. Vous êtes dans un monde qui est complètement différent.

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Par exemple, vous me prêtez 100 euros et je dois vous rembourser chaque mois cinq euros, avec des intérêts : je suis sûr que des start-up vous proposeront un contrat numérique pour automatiser tout cela. Sur une blockchain, vous pouvez aussi imaginer des prêts à très long terme ou des contrats d’assurance. Ou encore un titre de propriété d’un bien, que vous pourrez « collatéraliser », c’est-à-dire le désigner comme garantie pour obtenir un crédit… Toute une série de choses pourront être faites sur un réseau comme Libra, pas forcément par Facebook, mais par la communauté qui va y développer des services.

Quand et comment Novi va-t-il se lancer ?

A Novi, nous sommes complètement dépendants du lancement du réseau Libra. Ce dernier est lié à l’obtention d’une licence de paiement auprès de la Finma, l’autorité des marchés financiers de Suisse, où l’association Libra est basée. Nous espérons lancer une première phase du produit Novi avant fin 2020. Nous sommes en cours d’obtention de licences pour pouvoir opérer en tant que porte-monnaie électronique, dans les régions et pays où nous aimerions opérer. Le lancement sera graduel.


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