Economie

Bertrand Badré ou la nouvelle vie d’un chantre de la finance durable

Bertrand Badré avec Christine Lagarde, lors d’une réunion du G20 à Sydney, en février 2014.
Bertrand Badré avec Christine Lagarde, lors d’une réunion du G20 à Sydney, en février 2014. SAEED KHAN / AFP

D’aucuns jugent que le capitalisme moral est un oxymore. Ce n’est pas l’avis de Bertrand Badré. En 2016, l’ancien directeur financier de la Banque mondiale, catholique engagé, avait publié un livre remarqué Money honnie (Débats publics), avec ce sous-titre en guise de promesse « Et si la finance sauvait le monde ? ». L’inspecteur des finances aurait pu en rester là, mais il a choisi de mettre en pratique ses convictions.

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En mai 2017, il a créé la société d’investissement Blue Like an Orange visant à financer des projets susceptibles de générer un impact positif dans les pays émergents, sans sacrifier pour autant son rendement en tant que placement. Le 2 juin, la société a annoncé avoir bouclé sa première levée de fonds, après avoir réuni quelque 200 millions de dollars (180 millions d’euros).

Carnet d’adresses spectaculaire

Trois ans pour collecter des capitaux quand ils abondent grâce à la politique ultra-accommodante des banques centrales, cela peut sembler long. « J’avais sous-estimé la difficulté de lever des capitaux pour un premier fonds », reconnaît l’ex dirigeant de la Société générale et du Crédit agricole dont le carnet d’adresses s’avère pourtant spectaculaire, en France comme à l’étranger. Dans son premier cercle d’investisseurs, Emmanuel Faber, le PDG de Danone côtoie Paul Polman, l’ex-numéro un d’Unilever, les hérauts patronaux les plus en vue de ce capitalisme qui se veut responsable, ou encore le milliardaire et philanthrope colombien Alejandro Santo-Domingo, actionnaire de château Petrus.

La pandémie n’a pas aidé. « La logistique, ne serait-ce que pour fournir des documents originaux, a été compliquée. Par ailleurs, il a fallu convaincre et rassurer beaucoup de parties prenantes dans l’environnement économique actuel », témoigne M. Badré. Si Axa, HSBC, CNP, ou encore BNP Paribas Cardif, les gestionnaires d’actifs qui ont investi dans le premier fonds de Blue Like an Orange viennent pour la plupart d’Europe, l’argent collecté sera déployé en Amérique latine sous forme de prêts subordonnés. « Nous voyons beaucoup d’investisseurs qui cherchent à verdir leurs portefeuilles. Tout cela manque d’authenticité. Là, il y a zéro bullshit et beaucoup d’originalité », commente Antoine Flamarion, cofondateur de la société de gestion d’actifs Tikehau Capital, un des apporteurs de capitaux de Blue Like an Orange.

« Financer des infrastructures »

Déjà 83 millions de dollars ont été alloués à travers quatre opérations. « En sens inverse, j’avais surestimé la difficulté de trouver de bons investissements », se réjouit M. Badré qui a noué un partenariat avec la Banque interaméricaine de développement. Les deux associés soutiennent ainsi le développement en Amérique latine de Cabify, le concurrent espagnol d’Uber.

« Ce n’était pas évident pour nous a priori d’aider une plateforme de VTC mais le fondateur de Cabify Juan d’Antonio intègre dans ses objectifs l’accès à la mobilité dans les zones mal desservies par les transports en commun ou encore la réduction du nombre d’accidents, une importante cause de mortalité en Amérique latine », précise l’investisseur. Une banque en Equateur, une entreprise informatique au Brésil, une Fintech colombienne complètent, à ce stade, le portefeuille.

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« J’avais une vision du développement durable très liée à mon expérience à la Banque mondiale et je pensais que nous allions financer surtout des infrastructures. Mais avec les taux bas, beaucoup d’investisseurs cherchent ce type de projets dont les prix montent en flèche. Ce n’est pas le cas sur les services financiers par exemple où l’impact positif peut être aussi très important dans des pays où l’accès au financement compliqué, que ce soit pour les ménages ou les PME », ajoute M. Badré.

« La création d’emplois, l’égalité homme-femme, la prise en compte de l’environnement naturel et l’innovation, sont les critères qui pèsent pour plus de 50 % dans nos analyses » Bertrand Badré

C’est toujours la difficulté : comment vérifier l’amélioration apportée par ces investissements qui promettent du sens ? « Nous avons passé beaucoup de temps à développer aussi bien des outils de notation et de mesures d’impact », explique M. Badré, « quand nous investissons dans une entreprise, nous demandons aux dirigeants de s’engager sur deux ou trois objectifs de développement durable. La création d’emplois, l’égalité homme-femme, la prise en compte de l’environnement naturel et l’innovation, sont les critères qui pèsent pour plus de 50 % dans nos analyses ».

Et d’insister : « Nous ne venons pas avec de bons sentiments pour faire la leçon aux pays émergents. Il faut faire attention à ce que le développement durable ne devienne pas un nouveau consensus de Washington », cet accord tacite datant des années 1990 conditionnant l’aide accordée par les institutions internationales aux pays d’Amérique latine à la dérégulation de leur économie.


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